LeCartophile

Une carte postale, un monologue, une situation, un monde à inventer.

25 mars 2008

Carte Postale #26

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- C'est un scandale Monsieur le Maire, c'est tout proprement un scandale !"

    C'était le vieil Antoine qui fulminait méchamment, rouge à s'en faire éclater un anévrisme. Il avait l'index accusateur et la moustache en bataille et il beuglait comme jamais, debout en plein centre de la salle du bistrot, approuvé par une dizaine de camarades, tous taiseux, l'oeil charbonneux, et ayant adopté l'attitude explicite de ceux qui sont bien décidés à aller jusqu'au bout pour peu qu'il y ait quelqu'un devant. Et le vieil Antoine gueulait donc :

- C'est un scandale Monsieur le Maire, ce qu'on fait à un de nos pays à la ville. Tout proprement un scandale !"

    En face de lui, Louis-Georges Remontet piquait du nez dans son douze degrés. En tant qu'édile municipal, le fait qu'on lui jette cette dignité  à la figure plutôt qu'un "le Louis" augurait mal de la conversation qui suivrait. Le Louis avait d'autant plus honte que ce qu'on lui reprochait aujourd'hui, il l'avait imposé auparavant au nom de la modernité, de la solidarité et de la compassion, toutes vertus socialistes rurales qui auraient pu le mener au Conseil Général. L'erreur tactique qu'il venait de commettre lui coûtait certainement une carrière politique qui l'eût mené presque sous les ors de la sous- préfecture.

- Et où qu'il est maintenant le pinlot ? Comment c'est-y qu'y va notre Jean-Pierre ? Vous-y savez-t-y ? Parce que la dernière fois qu'on l'a vu revenir ben il était pas bien faraud, moi je vous-y dit, Monsieur le Maire."

    Chaque "Monsieur le Maire" était un coup qui assommait un peu plus le Louis, une pierre l'ensevelissant sous une montagne de remords et d'ambition civique déçue. La dernière venue au village du Jean-Pierre avait fait naître une grogne qui s'était peu à peu changé en mécontentement, lequel avait laissé la place à une exaspération qui venait d'éclater en fureur révolutionnaire pile là, au milieu de la salle du bistrot.

- J'y ai vu Monsieur le Maire, il avait tout les côtés de la tête avec des trous dans les cheveux, enfin dans ce qui lui restait de cheveux. Et y'aurait fallu y coller des beignes pour qu'il vous réponde des fois".

    On avait fait au mieux pourtant, la municipalité avait souhaité que l'idiot du village devînt un idiot d'exception, le plus progressiste des idiots qui soit, capable de s'extraire de sa condition d'idiot à force de thérapies modernes. Il fut donc décidé qu'une souscription s'adressant à l'esprit civique des citoyens ménardinois permettrait d'offrir solidairement les soins nécessaires à sa guérison à l'hôpital de la Grand-Ville : Edouard Herriot à Lyon. Vu qu'on l'aimait bien le Jean Pierre - les gamins s'amusaient bien avec- les dons furent imposants et l'on put de suite payer au pinlot quatre mois d'hôpital.

- Moi j'y avais dit du début que ça tournerait mal, c'est-y pas vrai ? Hein ? - et le vieil Antoine  prenait ses voisins à témoin - J'y avais dit : la ville c'est pas l'endroit pour un gars de la campagne, tout crétin qu'il soit. Un gars de la campagne c'est fait pour la campagne."

    Le Louis, Monsieur le Maire, avait pourtant prévu la chose, organisant le retour de Jean-Pierre chez l'un ou l'autre, sa masure étant devenue quasiment insalubre avec le temps et le manque de soins. Il revint donc, et chaque fois en plus mauvais état. Ses cheveux avaient disparu par plaques, là où les médecins posaient les électrodes : c'était aussi ça le progrès, la guérison par l'électricité, la plus moderne des énergies, Monsieur le Maire en avait fait un bon discours sur la place de l'église. Un bien beau discours que ses concitoyens avaient su apprécier, avaient même applaudi, ce qui rendait suspectes les affirmations de l'Antoine :

- Voui, Monsieur le Maire, voui, on n'a point le droit de le laisser se ratatiner là-bas. Ici, Monsieur l'Instituteur lui a appris à écrire et tout, ça lui a pris bien quinze ans, et il lui faut une journée pour aligner trois phrases et dedans il dit n'importe quoi, mais n'empêche chez nous, il a appris des choses."

    Le Louis devait bien en convenir, depuis qu'il était à la ville, Jean Pierre venait encore plus idiot qu'il n'était parti, il avait même du mal à remonter sur son vélo. C'était pourtant quelque chose, Jean-Pierre et son vélo. C'était l'autre moitié du couple, Jean-Pierre n'ayant jamais eu droit aux tendresses d'une femme. Enfin bref, c'était bien la seule chose qu'il maîtrisait son vélo. Le fait qu'il n'ait même pas le goût de le reprendre, en plus des brûlures, inquiétait tout le village.

- Monsieur le Maire, je vous le demande sonanellement, faisez revenir le Jean Pierre, sa vraie place c'est chez nous, il appartient au village."

    C'était la pointe du discours du vieil Antoine. Pour l'occasion il avait baissé de ton et pointait un doigt accusateur sur l'édile, un doigt d'autant plus flagrant qu'il était le seul à ne pas tenir le verre à vingt centimes de piquette. Il se fit alors un grand chambard dans l'esprit du maire et l'Antoine se vit déchu de son poste, à jamais mis au ban de la société, il se vit insulté, méprisé, ruiné. C'est alors que l'Antoine porta sa botte:

- Et pis les gamins l'aiment bien."

    Le maire sortit maussade du bistrot, il savait désormais ce qu'il avait à faire. On fit don des derniers sous de la souscription aux petits frères de pauvres et Jean Pierre laissa sa chambre d'hôpital pour retrouver sa cahute aux faubourgs du village.

    Petit à petit il arriva à remonter sur sa bicyclette et refit ses tours de village. On était si content qu'on lui paya régulièrement la goutte. Ses départs furent plus mémorables que jamais.

    Et puis il ravissait tant les enfants.

    Il se passa à peine trois mois avant qu'ils ne lui jettent à nouveau des mottes de terre. On ne sut jamais laquelle lui brisa la tempe. On ne chercha pas à le savoir : une chute de vélo ça arrive, surtout chez un pinlot.


NB : pinlot, c'est l'idiot du village.

Posté par MonsieurMonsieur à 22:15 - Commentaires [14] - Permalien [#]

Commentaires

    ah ben voui, mais si les gamins ils ont plus d'occupations, ils font des bêtises !

    Posté par Largentula, 25 mars 2008 à 23:04
  • chez moi, un simplet, on l'appelle "le nôtre".

    Posté par melle Bille, 26 mars 2008 à 09:11
  • Avec ces thérapies modernes aussi, on sait jamais le résultat.

    Posté par Je Rêve, 26 mars 2008 à 10:41
  • On ne dira jamais assez l'impact de la démocratie bistrotière sur des carrières politiques pourtant prometteuses.

    Posté par Jacques, 26 mars 2008 à 11:15
  • La fréquentation des enfants est dangereuse : elle compromet sérieusement la santé mentale de qui les côtoie trop assidument et achève les naïfs qui croient à leur innocence.
    Et maintenant qui va distraire ces belots à St Jean ?

    Posté par berthoise, 26 mars 2008 à 14:17
  • Largentula } c'est les voyous du massif central.

    Mlle Bille } Chacun le sien en quelque sorte.

    Mimi } tandis qu'avec les anciennes on crevait à chaque fois.

    Jacques } et vous êtes expert en la matière...

    Berthoise } on a trouvé un couillon un peu moins couillon mais couillon quand même.

    Posté par monsieurmonsieur, 26 mars 2008 à 16:35
  • Apparemment il n'a pas eu le temps de se présenter aux élections, le pinlot....Dommage.
    (En Auvergne on dit bredin)

    Posté par Still, 27 mars 2008 à 23:15
  • par chez moi c'est le babal.
    mon neveu postule pour le role depuis sa naissance: coup de bol son pere vient d'etre elu maire...

    Posté par cécile, 28 mars 2008 à 10:46
  • Chez nous c'est le cacou, mais les enfants sont partout les mêmes.

    Posté par la Mère Castor, 28 mars 2008 à 16:38
  • dans ch'nor c'est un neuneuil

    Posté par Largentula, 28 mars 2008 à 19:20
  • Still } Et cest plus précisément dans le Bourbonnais qu'on y dit ça, cf la débredinoire de Saint Menoux.

    Cécile } Au moins ça sortira pas de la famille.

    Mère Castor } Et les mottes de terre aussi.

    Largentula } Et à Sainté c'est un bazeuille.

    Posté par monsieurmonsieur, 28 mars 2008 à 20:16
  • Sainté, mais pas des pieds?

    Posté par melle Bille, 29 mars 2008 à 06:39
  • C'est bien ainsi que finissent les ravisseurs d'enfants hélas...

    Posté par Lou ravi, 30 mars 2008 à 12:54
  • Oui, on dit "le ravi" dans pas mal de coins. Pour l'heure, c'est moi qui le suis là, à cette lecture !

    Posté par Martin Lothar, 31 mars 2008 à 22:19

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