LeCartophile

Une carte postale, un monologue, une situation, un monde à inventer.

30 mars 2008

Carte Postale #27

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    Nous enterrâmes Claude Murcier à Bourgoin-Jallieu en mars 1986 alors qu'on s'apprétait à fêter son centenaire. Il était mort en bonne santé, s'étant plié jusqu'à la fin de sa vie à une discipline athlétique rigoureuse. Flexion, extension, inspiration, expiration, une habitude remontant à son jeune temps et à sa plus grande passion : les chasseurs alpins. On l'enterrait d'ailleurs avec sa tarte, ses fourragères, ses galons de première classe, ses bas blancs et ses chaussures de montagne. On sonna même Sidi-Brahim pendant la mise en terre et Claude, allongé dans sa couche austère, semblait au garde à vous, raide comme un piquet, tombé silencieux, sous le choc, comme une muraille.

    L'ensemble du cortège défila devant le trou, y jetant une jonquille, et l'on sentait dans cette foule une certaine impatience à laisser la cérémonie pour se rassembler autour d'un verre  comme s'il y avait une urgence à tous se rencontrer, un sujet brûlant à aborder sans plus tarder.

    Il faut dire que l'on n'ensevelissait pas n'importe qui ce jour : dans la tombe gisait le dernier témoin de la plus picrocholine des guerres qu'eut connu le vingtième siècle. Selon son humeur, Claude lui donnait ironiquement le nom de "guerre de 1907-1908", ou bien, avec des airs de conspirateur, racontait sa participation à l'incident qui avait failli hâter de sept ans la Grande Guerre.

    Claude était de ces gens qui ne savaient pas comment travailler, ce n'était pas un imbécile, il était même assez intelligent pour voir ce qu'il ne savait pas faire. Il avait par exemple tenté de trouver un patron, après avoir constaté sa complète incompétence à apprendre quoi que ce soit à l'école, hormis à écrire. Mais c'était toujours la même chose : le blé semblait lui pourrir entre les mains, les pas de vis se faussaient dès qu'il donnait un tour d'écrou, et on n'avait jamais vu un vitrier réussir aussi bien des découpes en vagues quand elles devaient être droites.

    Par contre c'était  un champion à la chasse le Claude. Dès que ça bougeait dans un buisson, il épaulait et le faisan avait à peine le temps de montrer une plume qu'il roulait déjà dans la bruyère. Dès lors il lui restait deux choix pour gagner sa vie : le braconnage ou l'armée. Comme il était honnête, il s'engagea, et comme il était de nature curieuse et friand de connaître de nouveaux horizons, il s'engagea au 7° bataillon de chasseurs alpins, bataillon de fer, bataillon d'acier.

    Il sillonnait avec bonheur les montagnes en compagnie, et de leur sommet contemplait ce paysage encore vierge, cherchant parfois quelqu'indice de la frontière franco-italienne sur laquelle il devait veiller. Car elle était là sa tâche sublime : veiller à ce que l'ennemi, jaloux de leur indépendance, ne s'avance dans la mère patrie. L'ennemi, c'était l'italien, ce boche méditéranéen, qui, à l'instar de ses alliés qui avaient confisqué l'Alsace et la Lorraine, lorgnait sur la Savoie et Nice.

    On ne peut pas dire cependant que l'atmosphère au col du petit Saint Bernard fût tendue : l'hiver il n'y avait guère de monde à l'air, et l'été on préférait humer le parfum des fleurs et des herbes. Il y avait presqu'une sorte de détente entre les Chassseurs et les Alpini qui se reconnaissaient à force de se voir. Et jamais il n'y aurait eu la guerre de 1907-1908 sans ce maudit lapin.

    Un lapin dans ces contrées était un animal aussi incongru qu'un chamois sur la côte d'azur. Il était apparu un jour de printemps sans qu'on sache d'où il pouvait venir, mais selon toute apparence il se plaisait dans les environs des postes de douane, se régalant de la végétation alpine, folâtrant parfois en territoire français, parfois en territoire italien, vaguemestre animal qui traversait le no man's land. Les soldats l'avaient observé avec étonnement d'abord, puis avec amusement, avaient faits des hypothèses sur son origine, sur son habitat.

    C'est d'ailleurs Claude qui repéra le terrier. Il fallait pour cela son regard  perçant et son expérience de chasseur. Le repère du rongeur avait deux ouvertures : l'une dans le no man's land et l'autre une dizaine de mètres derrière la cabane des soldats transalpins. Puis on s'amusa avec l'animal que l'adjudant avait surnommé "Jeannot l'alpin", on lui lacha les chiens au cul : Jeannot était toujours plus rapide ou plus malin que les lourds Saint Bernard.

    Enfin les soldats, quand ils étaient désoeuvrés des deux côtés, inventèrent une sorte de tennis lapin qui consistait à se renvoyer le rongeur en lui faisant peur. Le but était de l'empêcher d'entrer sur le territoire national. Les tournois durèrent tout l'été et se prolongèrent durant l'automne, période à laquelle ils devinrent plus athlétiques, la couche de neige empêchant les hommes de se mouvoir facilement.

    Le lapin, lui, filait toujours aussi vite et c'était étonnant de voir la boule de fourrure brune zigzaguer comme un éclair sur le manteau blanc sans jamais s'y enfoncer. Il avait atteint une taille admirable, peut-être grâce à ses exercices, et une idée germa alors chez les Chasseurs.

    Le col n'était plus facilement accessible et faudrait désormais vivre sur les réserves faites au cours de l'été ce qui impliquait une nourriture grossière, rare  et insipide. On ne sait qui dit en premier que le lapin ferait un bon appoint à l'ordinaire, peut-être était-ce cet abruti de Veran, qui avait le chic pour lancer des idées qui semblaient bonnes à priori mais se révélaient calamiteuses à l'utilisation.

    Toujours est-il qu'au match suivant, les français se firent marquer un point très tôt dans le match. Claude Murcier épaula alors, prit bien son temps car il n'aurait qu'une tentative et quand il fut sûr d'avoir l'animal dans son viseur, il tira. Jeannot fut touché en pleine course et boula sur la neige, l'éclaboussant de quelques gouttes de sang. Comme il retournait à ce moment-là vers le camp des Alpini, il dépassa la barrière et finit sa course trois mètres plus loin, dans le no man's land.

    Le caporal Robert se hissa par-dessus l'obstacle pour aller chercher le repas du soir. Il tendait la main vers les oreilles de l'animal lorsqu'une seconde détonation claqua dans l'air. La neige sembla exploser devant le caporal qui arrêta net son geste. De l'autre côté de la fontrière, un soldat italien le tenait encore en joue, sa carabine fumait. Pour voir, Robert tendit à nouveau la main. Deux coups simultanés répondirent à ce geste, les balles s'enfoncèrent juste devant lui, le faisant battre en retraite, tandis que tous ses camarades se mettaient à l'abri.

    Il y eut un moment de silence. Puis un nouveau coup de feu. La carabine de Murcier avait repris du service et l'italien qui avait pénétré le no man's land s'en repartit bredouille. C'est ainsi que se passa cette drôle d'après-midi. Chaque tentative pour aller saisir le lapin était suivie de l'armement d'une carabine, puis du retour du soldat en mission de ravitaillement. On alluma les projecteurs pour la nuit, les deux camps restèrent sur leurs positions, leurs soldats camouflés : limiers invisibles couchés dans les sillons.

    L'adjudant fit un rapport par le télégraphe. Et le lendemain on put constater que de l'autre côté on avait eu la même réaction, puisqu'une délégation vint visiter aussi les soldats transalpins. Sans que ses hommes quitassent leurs positions, l'adjudant expliqua l'affaire au capitaine qui était venu les voir. Le capitaine se trouva fort ennuyé et il fit son rapport télégraphique : des coups de feu avaient été échangés. Le rapport monta la voie hiérarchique, prenant à chaque stade une importance plus grande, une urgence plus évidente.

    Le lendemain après-midi, un officier général plénipotentiaire se présentait au col, accompagné d'un traducteur. Ce dernier eut du mal à s'adapter au langage fleuri des militaires mais fut le média du dialogue suivant :

" Pourquoi vous nous avez tiré dessus ?
- A cause du lapin, il est pas à vous le lapin.
- Comment ça il est pas à nous ? C'est Murcier qui l'a tiré.
- Oui mais il est pas chez vous.
- Il y était quand Murcier a tiré.
- De toute façon ça fait rien, il est pas à vous parce qu'il est pas de chez vous, il est italien.
- Et comment tu le sais, tu lui as causé avant qu'il meure ?
- Il a sa maison chez nous alors il est italien.
- N'empêche que vous nous l'avez envoyé, c'est une sorte de réfugié.
- Et c'est comme ça que vous les traitez les réfugiés ? Patrie des droits de l'homme de mon cul oui.
- Y'a que les lapins et les italiens qu'on traite comme ça et tu sais pourquoi ? C'est parce que sinon vous savez foutre qu'une chose : vous reproduire, bons à rien."

    Le reste de l'échange était à base d'organes génitaux, de mères baffouées, de familles déshonorées. Cette fructueuse prise de contact dura plusieurs jours. Pendant ce temps, le lapin se desséchait entre les deux barrières. Parfois un corbeau venait se poser pour tenter d'arracher un bout de viande au cadavre, une salve de fusil roulait alors et il ne restait du pauvre volatile qu'une tache de sang et quelques plumes qui volaient.

    A bout d'arguments et d'injures, ayant reçu des renforts et le lapin étant totalement décharné à la fin de l'hiver, chaque camp fit enfin un pas vers l'autre. Il fut convenu que désormais tout lapin se risquant dans le secteur serait aussitôt et impitoyablement abattu et enterré dans le no man's land.

    Ce fut la fin de la guerre de 1907-1908. Une guerre qui ne vit pas de vainqueur officiel.

    Mais de temps à autre, quand il avait fini de raconter son histoire, Claude Murcier sortait de sa poche un porte-bonheur, une patte de lapin, et confiait à voix basse, mais avec un ton rauque et l'oeil brûlant :

    - Dans la nuit que je suis allé la chercher celle-là. C'est nous qu'on l'a gagné la Guerre du Lapin, c'est nous."

Posté par MonsieurMonsieur à 23:26 - Commentaires [21] - Permalien [#]

Commentaires

    riogolotte coincidence

    tu parles aussi de lièvre chez moi, et je t'ai répondu lapin. Marrant, non?
    Sinon, je serais curieuse de connaitre ta version de la guerre des boutons

    Posté par melle Bille, 31 mars 2008 à 07:35
  • C'est l'histoire d'un lapin qui jamais ne finira ni enterré, ni en terrine. Triste victime.

    Posté par la Mère Castor, 31 mars 2008 à 07:53
  • Après la guerre du lapin, et juste avant celle des boutons, je veux bien le "désert du Steak Tartare".
    Encore une magnifique carte postale!

    Posté par anita, 31 mars 2008 à 08:36
  • Grand et Petit Saint Bernard

    Est-ce qu'au Col du Petit Saint Bernard, les tonnneaux de rhum sont plus chétifs ?
    Ca expliquerait la longévité du Glaude, qui aurait ainsi économisé sa fonction hépatique pendant les vertes années où ça compte...

    Posté par Jacques, 31 mars 2008 à 09:10
  • Mlle Bille } C'est ça les rongeurs, ça se reproduit...

    Mère Castor } Il a fini en momie.

    Anita } Pourquoi pas ? Un récit dans le milieu de la restauration.

    Jacques } Claude ne buvait jamais, M. le Président, n'oubliez pas : bataillon de fer, bataillon d'acier.

    Posté par MonsieurMonsieur, 31 mars 2008 à 09:48
  • Les lapins c'est rien que des saloperies de tueurs de chasseurs !

    Posté par Largentula, 31 mars 2008 à 10:05
  • Ça laisse rongeur...

    Posté par Jacques, 31 mars 2008 à 11:31
  • J'ai toujours pensé qu'il ne faisait pas bon d' être un lapin...
    Éclatante confirmation ce jour.

    Posté par Still, 31 mars 2008 à 13:36
  • Largentula } Tu regardes trop bugs bunny.

    Jacques } Je ne vois pas trop quoi dire de plus.

    Still } Sauf si on vit dans un monde dominé par les lapins.

    Posté par Monsieurmonsieur, 31 mars 2008 à 18:47
  • Voila qui va plaire à vos fanes, ma carotte (pas oublié le "a" ? Non ? ouf !)...

    Posté par Jacques, 31 mars 2008 à 21:43
  • oui, c'est ça, voilà, je regarde trop bugs bunny... et rien à voir avec Chantale Goya ! !

    Posté par Largentula, 31 mars 2008 à 21:55
  • Excellent !

    J'adore le "tennis au lapin"... Cette histoire a été sans doute réalité quelque part et quelque temps. Au début, je me disais que ça se terminerait (pas) un peu comme un vieux sketch de je ne sais plus qui où "trois jours plus tard, la canard était toujours vivant".

    Posté par Martin Lothar, 31 mars 2008 à 22:09
  • Jacques } Ah oui, j'aurais pu dire ça. Mmmmh... je cherche, je cherche.

    Largentula } J'aime pas parler des morts.

    Martin } Ca me dit vaguement quelque chose à moi aussi.

    Posté par Monsieurmonsieur, 31 mars 2008 à 22:19
  • trois jours plus tard, le canard... Sketch de Robert Lamoureux, ça nous rajeunit pas.

    Posté par la Mère Castor, 01 avril 2008 à 12:27
  • Et voilà, tout a été dit.
    J'ai cherché la définition de "picrocholine", j'ai trouvé , bon pas facile facile à replacer dans une conversation ; mais c'est bien d'avoir du vocabulaire.

    Posté par berthoise, 01 avril 2008 à 19:01
  • Mère Castor } merci pour le renseignement. je vais tenter de retrouver ça.

    Berthoise } Ne vous en faites pas, j'étais obligé pour mes études (mais j'ai beaucoup aimé le livre).

    Posté par Monsieurmonsieur, 01 avril 2008 à 21:56
  • Oooooh noooooon, pauv'lapin.
    Pffffff.

    (ben quoi ?)

    Posté par Je Rêve, 02 avril 2008 à 13:00
  • Merci, grâce à vous , j'ai retrouvé un classique Larousse sur quel est écrit mon nom, il y a des petite dessins dans la marge du chapitre xxv, y'a pas, j'ai du l'étudier du temps d'une lointaine seconde. Aucun souvenir de la fameuse guerre, mais j'ai trouvé une collection de noms d'oiseaux pour égailler les futures prises de bec.

    Posté par berthoise, 02 avril 2008 à 14:41
  • Je me suis régalée ! Merci !

    Posté par Tiphaine, 03 avril 2008 à 17:40
  • Mimi } Des pruneaux. Des pruneaux et un pauv'lapin devient un bon lapin.

    Berthoise } Comment ça grâce à moi ??? Etudiâtes-vous Gargantua en votre prime jeunesse ?

    Tiphaine } Ça en fait des mercis. Et vraiment, c'est pour tous qui passez ici, c'est un peu grâce à vous et à vos compliments que j'arrive à me forcer à une discipline d'écriture que je ne connaissais que spasmodiquement. Alors c'est moi les mercis.

    Posté par monsieurmonsieur, 03 avril 2008 à 19:10
  • Tu dois vraiment te forcer ?

    Posté par Chantal, 07 avril 2008 à 16:50

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