LeCartophile

Une carte postale, un monologue, une situation, un monde à inventer.

04 mai 2008

Carte Postale #30

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/Merci à la mère Castor qui m'a envoyé cette jolie carte postale et m'a ainsi rendu un fier service./

    Régis était un peu rouge, mais fermement décidé, du haut de ses vingt-deux ans, a franchir le pas avec Coco. Le problème du jeune homme tenait à la fois au prestige et au pécuniaire. Régis était encore puceau et avait de plus en plus de mal dans les réunions de jeunes mâles à mentir sur ce point, se trouvant parfois dans un flou technique qui ne lui permettait pas de renchérir sur ses amis. De plus, il gagnait assez chichement sa vie et sa vieille mère le surveillait d'assez près pour qu'il ne puisse pas faire un tour au bordel. Il avait donc décidé de tenter sa chance avec une vraie femme.

    Peu de gens auraient eu cependant l'idée de dire de Coco qu'elle était une vraie femme. Les suffragettes avaient beau être passée par là, une jeune femme aussi libre d'esprit et de moeurs était une rareté. D'ailleurs on la croisait la plupart du temps au bistrot des Pêcheurs, en train de prendre son apéritif à la sortie de l'usine, car elle avait refusé, une fois la guerre finie de rendre son établi à un homme. Ce n'est pas qu'elle trouvât vraiment gratifiant le travail à la chaîne, mais elle voulait prouver que, comme elle le disait, "la femme est un homme comme les autres".

    D'ailleurs, au moment où Régis entra dans le troquet, elle était en train de le démontrer avec brio, commandant une tournée générale tandis qu'elle éclusait son troisième godet de blanc. Une clameur s'empara du groupe accoudé au bar, laquelle clameur cherchait à tempérer l'enthousiasme de la demoiselle. Elle se récria à son tour, leur affirmant qu'il était bon pour le travailleur de prendre un moment de détente avant de rentrer à la maison, et que si leur bonne femme gueulait elle avait qu'à venir mettre les deux mains dans le cambouis, on en rediscuterait après. Régis n'écoutait de toute façon pas ce qui se disait, il admirait la silhouette de Coco, se demandant comment un bleu de chauffe pouvait aussi bien mettre en valeur un fessier.

    Parce qu'elle avait beau sortir du boulot avec de la graisse sur le visage, toute luisante de la sueur accumulée durant ses huit heures de travail, Coco restait charmante. Si elle avait été coquette on aurait pu dire qu'un sac l'habillait, comme elle ne l'était pas, un sac l'habillait vraiment. La grâce semblait l'habiter en tout moment, fût-elle en train de serrer un boulon de toutes ses forces, la rougeur qui lui venait alors lui seyait. Même s'ils ne se le disaient pas, les autres ouvriers ne pouvaient s'empêcher de jeter un oeil régulièrement à son établi, alors vous pensez si ils l'accompagnaient volontiers prendre un pot à la sortie.

    Mais accoudée au bar comme elle l'était, Coco devenait curieusement asexuée, et tous ceux qui l'y suivaient ne restaient que parce qu'ils se sentaient en bonne compagnie. Il faut dire que les blagues fusaient, qu'elle avait une façon de vous raconter sa vie qui vous faisait d'abord sourire, puis rire jusqu'aux éclats. En ce moment même, elle racontait ses dernières vacances, dans le sud, et comme il était agréable de se retrouver à poil dans le sable, même si ça grattait un peu la raie quand on se remettait en route pour la pension. Les garçons eurent tous un rire gras, seul Régis se mit à rougir un peu plus : il avait imaginé la scène mais n'avait pu aller plus loin que le tableau représentant Coco nue sur le sable, quasiment offerte, son bleu pendu nonchalamment sur un buisson.

    A cause de son caractère sans gène, les bonnes femmes, comme elle les appelait, voyaient Coco d'un mauvais oeil. Cette espèce de révolutionnaire en acte avait mauvais genre. On ne pouvait avoir avec elle une conversation sensée, sur un sujet décent, avec des mots simples. Jamais rien à dire sur le temps qu'il faisait, jamais, jamais un mot sur les gens et leurs petits problèmes, pas une once de compassion. Elle ne se gênait même pas pour vous dire que ça la barbait drôlement, mais elle ne s'était pas vu cette salope, à parler toujours de vulgarités.

    D'ailleurs en ce moment même elle racontait comment elle se prélassait avec "la lune face au soleil" et Mimile s'en étranglait de rire. Régis s'approchait lentement, se contraignant à respirer avec calme afin de faire refluer le sang qui lui était monté au visage. Il ne s'était pas spécialement habillé, voulant se donner un air d'affranchi, loin des clichés des romans de gare.

    Il avait longuement réfléchi à la meilleure méthode pour perdre son pucelage. Les fleurs et les serments, il les avait écartés parce que c'était une façon de faire qui manquait vraiment de virilité. Du coup, la plupart des filles qu'il connaissait avaient aussi été écartées, la conclusion de sa réflexion avait donc été évidente : Coco était la seule pouvant accepter de coucher avec lui simplement, sans faire de chichis. Il avait répété la  veille au soir ce qu'il avait à dire et à faire, puisant dans les diverses expériences que ses camarades lui avaient confiées.

    Il suffisait de se lancer.

    Coco parlait maintenant des dangers de rester en tenue d'Eve trop longtemps et comment sa lune, comme celle de la nature, brillait la nuit à cause du coup de soleil qu'elle avait reçu. Mimile en pleurait. Régis s'avança et plaquant virilement une main au panier de la jeune femme lança un nonchalant : " Ben j'espère qu'il s'est rétabli, ça m'arrangerait pour ce soir."

    On en tendit rarement dans un bistrot un silence d'une telle qualité.

    Quelques secondes plus tard Régis passait le seuil en roulant, le nez dégoulinant de sang.

    Coco se réinstalla au bar : "Vous méprenez pas les gars, c'est pas que je sois vexée, mais la classe, ça s'improvise pas, ça s'apprend. Et moi j'ai le coup de pied dans l'oigne pédagogique. On en était où des aventures de mon cul en vacances ? "

Posté par MonsieurMonsieur à 15:13 - Commentaires [18] - Permalien [#]

Commentaires

    J'ai entendu dire que Régis était un con... c'est donc pas si faux que ça ? ? ?

    Posté par Largentula, 04 mai 2008 à 17:54
  • Il suffisait de se lancer... Bien fait pour lui, non mais.

    Posté par la Mère Castor, 04 mai 2008 à 17:55
  • Etre puceau à 22 ans, ça peut se comprendre, mais déjà goujat, c'est plus gênant.

    Posté par berthoise, 04 mai 2008 à 21:08
  • Largentula }Je ne saurais dire, je ne le connais qu'à peine.

    La mère Castor } Merci pour la carte encore.

    Berthoise } Comme disait Brassens, le temps ne fait rien à l'affaire. Vous avez ouvert un blog ? Ohoh.

    Posté par monsieurmonsieur, 04 mai 2008 à 22:53
  • Il s'agirait donc d'une lune où la main de l'homme n'a jamais mis le pied...

    Posté par Jacques, 05 mai 2008 à 09:03
  • Goujat certes, mais il me fait quand même un peu pitié le timide Régis ... C'est grave ?

    Posté par Cerise, 05 mai 2008 à 13:05
  • Ton cartophile express invite à lire tout de suite... je crois tout simplement qu'elle n'avait pas encore assez bu cette Coco. (p.s. tu penses pas assez aux lecteurs non-francophones: j'ai eu un mal fou à trouver "oigne" dans mes différents dicos !)

    Posté par Chantal, 05 mai 2008 à 17:20
  • Je ne connais qu'un Régis, et c'est un con... effectivement...
    Mais sinon, Coco, très très très sympa

    Posté par arpenteur, 05 mai 2008 à 20:22
  • je n'aurais qu'un seul cocommentaire : bravo !

    Posté par Tiphaine, 05 mai 2008 à 21:14
  • Jacques } Et inversement (elle est vraiment pas commode).

    Cerise } Oui c'est grave. Il est en ménage avec un castor.

    Chantal } Tu auras appris une chose aujourd'hui.

    Arpenteur } La femme de ma vie...

    Tiphaine } alors ...merci !

    Posté par monsieurmonsieur, 05 mai 2008 à 21:20
  • Et oui, je me suis endormie moins bête hier soir... mais pourquoi alors ce mal de crâne ce matin, et ces nausées ?

    Posté par Chantal, 06 mai 2008 à 09:21
  • T'es encore enceinte ?

    Posté par monsieurmonsieur, 06 mai 2008 à 18:38
  • Tu serais le premier à le savoir !
    (Bon Dieu, si t'es quelque part sur ce ouaib, épargne-moi ça !)

    Posté par Chantal, 07 mai 2008 à 17:07
  • J'en ai trouvé une autre si ça te dis...

    Posté par la Mère Castor, 09 mai 2008 à 13:38
  • Chantal } Et un de plus pour la petite dame du onze !

    Mère Castor } C'est un plaisir. Je pense d'ailleurs qu'il faut que je réorganise un petit concours comme déjà fait.

    Posté par monsieurmonsieur, 13 mai 2008 à 22:24
  • Chantal } Et un de plus pour la petite dame du onze !

    Mère Castor } C'est un plaisir. Je pense d'ailleurs qu'il faut que je réorganise un petit concours comme déjà fait.

    Posté par monsieurmonsieur, 13 mai 2008 à 22:26
  • Posté par Chantal, 14 mai 2008 à 10:05
  • (Oui, tu as vu, je rattrape mon retard de lecture. Quand je paie pas Internet, j'en profite...)

    Posté par STV., 01 juin 2008 à 10:56

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