LeCartophile

Une carte postale, un monologue, une situation, un monde à inventer.

10 septembre 2008

Carte Postale #31

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C'est sûrement une pure affabulation de ma part, puisque l'on m'a souvent affirmé qu'on ne pouvait avoir de souvenirs si lointains, mais je reste persuadé que mon premier souvenir, la première chose que je visse jamais était le visage souriant de Cadette se penchant sur mon landau. La capote noire est un long tunnel au bout duquel brille la vive lueur du jour, et ce visage en est auréolé. Ce n'est sûrement qu'une affabulation mais ce n'est sûrement pas un hasard si je vois Cadette plutôt que Père ou Mère, si j'ai choisi son visage plutôt que le leur. Je n'ai d'ailleurs que peu de souvenirs de leur visage de jeunesse, celui qu'on garde en mémoire naturellement tant on voudrait voir les gens qu'on aime figés dans une fraîcheur éternelle.

Aujourd'hui Cadette n'a guère changé ; elle a gardé ses yeux bleus qui vous regardent en coin, symptôme de ses réflexions intérieures. Le demi-sourire qu'elle affiche en permanence n'a pas changé non plus, ni même sa coiffure, simplement aux coins de ses lèvres et de ses yeux, quelques rides sont apparues. Après tout je ne suis pas si vieux même si ce soir j'ai l'impression d'avoir cent ans.

Cadette ne s'est sûrement pas toujours appelée Cadette, ou peut-être que si. Peut-être que ses parents, mal inspirés avaient laissé le choix du prénom aux soeurs aînées, lesquelles, dénuées d'imagination se seraient écrié : "Cadette, on va l'appeler soeur Cadette". Toujours est-il que je ne l'ai jamais connue que sous ce sobriquet-là que mes parents aussi avaient adopté en même temps qu'ils l'avaient engagée pour s'occuper de moi, m'éduquer et m'élever, se réservant le reste des tâches qui incombent à des parents : m'embrasser le soir avant mon coucher, si une soirée ne les en empêchait, et le matin s'ils étaient encore là. A vrai dire, je ne leur en veux guère de s'être comportés ainsi à mon égard : on ne pouvait pas trouver meilleure gouvernante ni nourrice plus aimante que Cadette.

Elle n'était pourtant pas tendre avec le commun des mortels et arborait ostensiblement un certains mépris de ses semblables. Lorsque nous nous promenions ou que nous allions faire les courses, elle n'hésitait pas à me dresser une longue liste des illusions et des vanités de chaque personne que nous croisions, et qu'elle saluait de son aimable demi-sourire. Cadette faisait partie de ces gens capables d'être au courant de tout sans jamais avoir besoin de demander  la moindre information : extrêmement observatrice et volontiers déductive, une espèce de Sherlock Holmes se consacrant à l'art de la médisance.

Ces leçons m'ont appris que l'on doit toujours se tenir avec modestie et discrétion, et ce malgré ma haute naissance, ou plutôt à cause d'elle, qui m'obligeait à ne prêter le flanc à aucune critique. Mes parents encouragèrent cette méthode, jugeant qu'un tel état d'esprit était le comble de la bienséance aristocratique. Cadette me protégea en même temps qu'elle m'aguerrit, me faisant comprendre qu'être riche était une qualité, le montrer une faute de goût, et  croire qu'on l'était le pire des défauts. 

Toute la tendresse qu'elle refusait à l'humanité, ma nourrice la reportait sur moi. Elle le faisait physiquement : il ne se passait guère de moments où nous fussions ensemble sans que nous nous embrassions, nous enlacions, nous câlinions. Cadette me donnait de doux noms tandis qu'elle me caressait les joues, me contemplant comme si j'étais le plus bel objet, le plus précieux qu'elle eût jamais vu. Ce regard surtout m'était réservé, elle ne l'avait jamais quand une autre personne était présente. J'étais alors si important,  j'étais alors tellement aimé.

Et puis je grandis.

Et rien ne changea vraiment, ni la complicité qui nous unissait, ni la relation fusionnelle que nous avions construite. J'étais juste un  peu plus grand, et mon innocence s'effaçait en même temps que j'arrivais à expliquer certaines sensations que je ne connaissais alors pas. A force d'écouter en classe, un peu plus mes camarades et un peu moins mes maîtres, je réussis à considérer l'amour sous ses divers aspects et je sus alors qu'avec Cadette nous ne pourrions jamais pleinement nous connaître si nous ne les explorions pas tous.

Il fallut du temps, il fallut s'apprivoiser l'un l'autre, faire un pas en avant et s'arrêter juste à temps pour que la magie ne se brise pas pour recommencer la fois suivante en reprenant presque du début. Nous savions que l'inéluctable arriverait à son heure, et ce fut un après-midi qu'il choisit.

Couché sur mon lit qui ne répondrait plus désormais à l'appelation "lit de jeune homme", je reprenais difficilement ma respiration, non que j'aie été particulièrement flamboyant ce jour  là, mais je me remettais avec peine de l'extase nouvelle que je venais de découvrir. A mes côtés, Cadette avait aussi le souffle saccadé et je me tournai alors vers elle dans le but de partager aussi ce moment avec elle. Elle refusa mon baiser, des larmes coulaient sur ses joues, elle se leva bien vite, ramassa d'un geste prompt ses effets et se retira dans sa chambre.

Je restai un moment interloqué, et tentait de deviner les raisons de ce chagrin subit. Peut-être avait-elle honte d'avoir perdu son honneur avec le fils de la maison ? J'avais entendu dire pourtant que de telles relations n'était pas si singulières, et je me proposais même de l'épouser, si elle le voulait, ce qui ferait notre bonheur mutuel. Ou encore avait-elle l'impression de m'avoir perdu ? Je me jurais de lui expliquer qu'il n'en était rien, qu'au contraire elle venait de me retrouver, tel que je venais de me transformer, comme un homme.

Je continuai à échafauder des hypothèses pendant un moment, mais mes pensées revinrent bien vite au moment délicieux que je venais de connaître et je me promis que, dès que j'aurais réussit à consoler Cadette, nous recommencerions.

Nous recommençâmes souvent, mais jamais je n'osais demander à mon amante les raisons de ses pleurs, j'oubliais mes bonnes résolutions dès nos premières caresses, et les réitérais quand elle partait en pleurant. Elle pleura chaque fois que nous fîmes l'amour.

Hier pourtant, Cadette avait l'air plus grave quand elle entra dans la chambre. Elle s'assit sagement sur la chaise de mon bureau et les yeux baissés me raconta tout ce que j'ignorais de son histoire. Elle me dit son enfance chez ses parents, commerçants qui eurent l'ambition de la mettre à l'école. Elle me raconta l'institution où on lui appris à être une bonne ménagère, une bonne gestionnaire du quotidien. Elle me dit le rang qu'elles formaient avec ses amies quand un couple venait pour engager l'une d'elles. Elle m'apprit que quand elle fut choisie, mon père la désigna du doigt, se tourna vers la directrice et demanda : "Celle-là, est-elle aussi une bonne élève ?"

Elle me raconta alors les premiers mois qu'elle passa à la maison, sentant qu'un mystère planait sur cette maisonnée, qu'on la considérait plus qu'on ne devait le faire d'une gouvernante. Enfin elle me dévoila le marché que mon père lui fit, comment il fut convaincant et comment elle accepta malgré ses réticences.

Ma mère, voyez-vous, n'avait jamais pu avoir d'enfant, et Père voulait à tout crin perpétuer le nom de la famille. Les larmes aux yeux, tandis que je me sentais soudain glacé jusqu'aux os, elle chevrota : " Moralement, je ne suis pas ta mère, alors tu vois..."

Posté par MonsieurMonsieur à 18:27 - Commentaires [17] - Permalien [#]

Commentaires

    La fin nous tombe dessus sans que rien ne la laisse prévoir, quel retour ! Bravo, et contente de vous retrouver.

    Posté par la Mère Castor, 10 septembre 2008 à 18:57
  • hé bé... quel retour !

    Posté par Largentula, 10 septembre 2008 à 19:07
  • OUTCH.
    Ah ben non, je ne m'y attendais pas. (Sa soeur oui, mais c'eut été trop simple !)

    (il est revenu, il est revenu, il est revenuuuuu !)

    Posté par Je Rêve, 10 septembre 2008 à 19:35
  • Tiens, vous êtes déjà là ?

    Posté par Monsieurmonsieur, 10 septembre 2008 à 19:58
  • Bigre, heureusement que je suis assise, j'avais oublié que vos chutes scient les jambes.

    Posté par berthoise, 10 septembre 2008 à 20:01
  • Ouais ! ça fait du bien de te retrouver !
    Merci !

    Posté par Tiphaine, 10 septembre 2008 à 20:15
  • Visiblement je suis le seul que ce retour fait chier. Je vais donc VRAIMENT devoir me remettre au boulot. Sagouin.

    Posté par STV., 10 septembre 2008 à 21:56
  • Bon retour !

    Posté par Cerise, 11 septembre 2008 à 15:37
  • Extraordinaire. Je n'avais pas oublié qu'il fallait s'asseoir avant de lire. (tu vois--c'est meilleur quand on attend longtemps...) ( il ne faut jamais faire choisir le nom d'un enfant par les ainés... le mien s'aurait appelé "bébé" sinon).

    Posté par Chantal, 11 septembre 2008 à 17:00
  • Voilà, t'es content ?

    Histoire de prouver que, moi aussi, je peux faire un come-back. Non mais.

    Posté par STV., 12 septembre 2008 à 14:30
  • Main

    Pas perdu la main, Monsieurmonsieur ? Hmmm ?

    Posté par Jacques, 15 septembre 2008 à 09:23
  • Ah que c'est bon ces complexes d'oeufs deap !

    Posté par Martin-Lothar, 20 septembre 2008 à 17:11
  • Ouais, c'est bon ! A y est ! On est prêts pour la #32 ! Envoyez la sauce gribiche !

    Posté par Jacques, 09 octobre 2008 à 09:27
  • Les souvenirs sont le refuge de la vie...

    Posté par unevilleunpoeme, 14 janvier 2009 à 17:42
  • Le blues du boulanger

    Larmes aux yeux
    Ficelle dans la main
    Demain, je reprends le train...
    Ad'a

    Posté par Ad'a, 20 mars 2009 à 23:56
  • Le blues du boulanger

    Larmes aux yeux
    Ficelle dans la main
    Demain, je reprends le train...
    Ad'a

    Posté par Ad'a, 20 mars 2009 à 23:56
  • Plus de 2 ans après... la magie opère encore. Je suis émue ....

    Posté par teb, 14 février 2012 à 12:29

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