10 septembre 2008
Carte Postale #31
C'est sûrement une pure affabulation de ma part, puisque l'on m'a souvent affirmé qu'on ne pouvait avoir de souvenirs si lointains, mais je reste persuadé que mon premier souvenir, la première chose que je visse jamais était le visage souriant de Cadette se penchant sur mon landau. La capote noire est un long tunnel au bout duquel brille la vive lueur du jour, et ce visage en est auréolé. Ce n'est sûrement qu'une affabulation mais ce n'est sûrement pas un hasard si je vois Cadette plutôt que Père ou Mère, si j'ai choisi son visage plutôt que le leur. Je n'ai d'ailleurs que peu de souvenirs de leur visage de jeunesse, celui qu'on garde en mémoire naturellement tant on voudrait voir les gens qu'on aime figés dans une fraîcheur éternelle.
Aujourd'hui Cadette n'a guère changé ; elle a gardé ses yeux bleus qui vous regardent en coin, symptôme de ses réflexions intérieures. Le demi-sourire qu'elle affiche en permanence n'a pas changé non plus, ni même sa coiffure, simplement aux coins de ses lèvres et de ses yeux, quelques rides sont apparues. Après tout je ne suis pas si vieux même si ce soir j'ai l'impression d'avoir cent ans.
Cadette ne s'est sûrement pas toujours appelée Cadette, ou peut-être que si. Peut-être que ses parents, mal inspirés avaient laissé le choix du prénom aux soeurs aînées, lesquelles, dénuées d'imagination se seraient écrié : "Cadette, on va l'appeler soeur Cadette". Toujours est-il que je ne l'ai jamais connue que sous ce sobriquet-là que mes parents aussi avaient adopté en même temps qu'ils l'avaient engagée pour s'occuper de moi, m'éduquer et m'élever, se réservant le reste des tâches qui incombent à des parents : m'embrasser le soir avant mon coucher, si une soirée ne les en empêchait, et le matin s'ils étaient encore là. A vrai dire, je ne leur en veux guère de s'être comportés ainsi à mon égard : on ne pouvait pas trouver meilleure gouvernante ni nourrice plus aimante que Cadette.
Elle n'était pourtant pas tendre avec le commun des mortels et arborait ostensiblement un certains mépris de ses semblables. Lorsque nous nous promenions ou que nous allions faire les courses, elle n'hésitait pas à me dresser une longue liste des illusions et des vanités de chaque personne que nous croisions, et qu'elle saluait de son aimable demi-sourire. Cadette faisait partie de ces gens capables d'être au courant de tout sans jamais avoir besoin de demander la moindre information : extrêmement observatrice et volontiers déductive, une espèce de Sherlock Holmes se consacrant à l'art de la médisance.
Ces leçons m'ont appris que l'on doit toujours se tenir avec modestie et discrétion, et ce malgré ma haute naissance, ou plutôt à cause d'elle, qui m'obligeait à ne prêter le flanc à aucune critique. Mes parents encouragèrent cette méthode, jugeant qu'un tel état d'esprit était le comble de la bienséance aristocratique. Cadette me protégea en même temps qu'elle m'aguerrit, me faisant comprendre qu'être riche était une qualité, le montrer une faute de goût, et croire qu'on l'était le pire des défauts.
Toute la tendresse qu'elle refusait à l'humanité, ma nourrice la reportait sur moi. Elle le faisait physiquement : il ne se passait guère de moments où nous fussions ensemble sans que nous nous embrassions, nous enlacions, nous câlinions. Cadette me donnait de doux noms tandis qu'elle me caressait les joues, me contemplant comme si j'étais le plus bel objet, le plus précieux qu'elle eût jamais vu. Ce regard surtout m'était réservé, elle ne l'avait jamais quand une autre personne était présente. J'étais alors si important, j'étais alors tellement aimé.
Et puis je grandis.
Et rien ne changea vraiment, ni la complicité qui nous unissait, ni la relation fusionnelle que nous avions construite. J'étais juste un peu plus grand, et mon innocence s'effaçait en même temps que j'arrivais à expliquer certaines sensations que je ne connaissais alors pas. A force d'écouter en classe, un peu plus mes camarades et un peu moins mes maîtres, je réussis à considérer l'amour sous ses divers aspects et je sus alors qu'avec Cadette nous ne pourrions jamais pleinement nous connaître si nous ne les explorions pas tous.
Il fallut du temps, il fallut s'apprivoiser l'un l'autre, faire un pas en avant et s'arrêter juste à temps pour que la magie ne se brise pas pour recommencer la fois suivante en reprenant presque du début. Nous savions que l'inéluctable arriverait à son heure, et ce fut un après-midi qu'il choisit.
Couché sur mon lit qui ne répondrait plus désormais à l'appelation "lit de jeune homme", je reprenais difficilement ma respiration, non que j'aie été particulièrement flamboyant ce jour là, mais je me remettais avec peine de l'extase nouvelle que je venais de découvrir. A mes côtés, Cadette avait aussi le souffle saccadé et je me tournai alors vers elle dans le but de partager aussi ce moment avec elle. Elle refusa mon baiser, des larmes coulaient sur ses joues, elle se leva bien vite, ramassa d'un geste prompt ses effets et se retira dans sa chambre.
Je restai un moment interloqué, et tentait de deviner les raisons de ce chagrin subit. Peut-être avait-elle honte d'avoir perdu son honneur avec le fils de la maison ? J'avais entendu dire pourtant que de telles relations n'était pas si singulières, et je me proposais même de l'épouser, si elle le voulait, ce qui ferait notre bonheur mutuel. Ou encore avait-elle l'impression de m'avoir perdu ? Je me jurais de lui expliquer qu'il n'en était rien, qu'au contraire elle venait de me retrouver, tel que je venais de me transformer, comme un homme.
Je continuai à échafauder des hypothèses pendant un moment, mais mes pensées revinrent bien vite au moment délicieux que je venais de connaître et je me promis que, dès que j'aurais réussit à consoler Cadette, nous recommencerions.
Nous recommençâmes souvent, mais jamais je n'osais demander à mon amante les raisons de ses pleurs, j'oubliais mes bonnes résolutions dès nos premières caresses, et les réitérais quand elle partait en pleurant. Elle pleura chaque fois que nous fîmes l'amour.
Hier pourtant, Cadette avait l'air plus grave quand elle entra dans la chambre. Elle s'assit sagement sur la chaise de mon bureau et les yeux baissés me raconta tout ce que j'ignorais de son histoire. Elle me dit son enfance chez ses parents, commerçants qui eurent l'ambition de la mettre à l'école. Elle me raconta l'institution où on lui appris à être une bonne ménagère, une bonne gestionnaire du quotidien. Elle me dit le rang qu'elles formaient avec ses amies quand un couple venait pour engager l'une d'elles. Elle m'apprit que quand elle fut choisie, mon père la désigna du doigt, se tourna vers la directrice et demanda : "Celle-là, est-elle aussi une bonne élève ?"
Elle me raconta alors les premiers mois qu'elle passa à la maison, sentant qu'un mystère planait sur cette maisonnée, qu'on la considérait plus qu'on ne devait le faire d'une gouvernante. Enfin elle me dévoila le marché que mon père lui fit, comment il fut convaincant et comment elle accepta malgré ses réticences.
Ma mère, voyez-vous, n'avait jamais pu avoir d'enfant, et Père voulait à tout crin perpétuer le nom de la famille. Les larmes aux yeux, tandis que je me sentais soudain glacé jusqu'aux os, elle chevrota : " Moralement, je ne suis pas ta mère, alors tu vois..."
23 mai 2008
Le loup-garou
Elle se considère parfois dans la glace, son corps, son visage. Bien sûr le temps a passé il n’empêche qu’elle peut encore faire rougir certains, mais voilà quinze ans déjà que Mathilde, la Mathilde passe les plats pour son homme quand il rentre le soir. Ce n’est pas vraiment désagréable, son homme ne fait pas la tête, il lui parle, un peu, parfois même il lui adresse un compliment. Sur la cuisine, sur elle. C’est quasiment plus qu’elle fait. Mais quand elle se considère ainsi, dans la glace, il semble que sur le tain s’inscrivent les images révolues de leurs premières nuits d’amour.
Et pour chaque action qu’elle entreprend, la ribambelle des souvenirs rend son geste plus lourd et plus morne, elle sent qu’elle s’est usée au bonheur et qu’il ne reste de la passion qu’une trame accablée. La soupe automatique est servie fumante à l’homme qui rentre du travail, dont le dos s’est arrondi au fil des ans. Elle le regarde parfois tandis qu’il est penché sur son assiette. On devine encore sous le pli âpre de la bouche le croc blanc, le sourire ravageur, il reste dans les yeux quelques poussières d’étoiles qui prodiguent une fluorescence moribonde, et sous le teint grisâtre de son homme, on discerne encore l’homme à la peau dorée qui semblait briller au soleil couchant.
Et puis elle revient de ces souvenirs de cinéma. Elle regarde par la fenêtre. Parfois la nuit tombe, parfois elle fait comme si. L’homme se lève, il laisse sur la table les reliefs du repas. Selon le jour il sort ou il reste, cela importe peu car ils sont séparés quoiqu’il en soit, il y a tant de murs dans une maison. Et puis elle préfère les jours où il sort. Comme un fait exprès il y a souvent un beau temps ces soirées là, une lune qui s’élève lumineuse et pleine, des dentelles en camaïeu de noir, les sapins qui piquent et les collines qui mamelonnent. Enfin, comme dans un rêve d’Hollywood, il y a le vent glacé qui pique les avant-bras nus.
C’est un pays sauvage, il faut dire. Un pays si sauvage qu’y rôdent encore des animaux plus vivants dans les songes que sur terre. Il y a sur la Butte à Pinlot un rocher plat qui met en valeur le superbe animal qui vient hurler à la lune. Un loup. Oui, un vrai loup, tout le village en frémit, Mathilde le regarde de loin, elle devine la sauvagerie, la fierté, l’haleine chaude. Un jour elle a décidé de s’approcher, comme une envie de sentir le musc. Alors elle a pris ses précautions : une cape pour combattre le froid, des bottes pour marcher en pleine campagne et un couteau pour se rassurer. Elle ne pourrait pas se défendre de toute façon.
Et une nuit où elle était seule, elle s’est approchée de la Butte. Il est apparu et s’est assis, comme s’il était maître de toute chose. Alors qu’il s’apprêtait à hurler, elle est sortie de son couvert, il a sursauté et l’a considérée. Les yeux semblaient brûler de l’intérieur, ils appelaient Mathilde et elle ne résista pas longtemps. Bientôt elle caressait rugueusement le dos du fauve d’une main, l’autre pointant le couteau en avant. Il semblait que la rude fourrure soit électrisée, il semblait que les odeurs et les sons tournent, il semblait que les caresses à l’un que les coups de langue à l’autre ne pourraient jamais s’arrêter.
Le destin est farceur, il a voulu qu’à ce moment le coude de Mathilde bute sur le rocher et que la lame qu’elle tenait dans la main s’enfonce dans le flanc de la bête. Il n’y eut pas de cri, pas de moment suspendu, sans demander son reste le loup s’enfuit. Et la belle, pantelante, éreintée, abasourdie rejoignit sa maison. Plus seule encore qu’elle ne l’avait été.
Il arriva ce soir là que l’homme ne rentra pas. Il n’avait pu que se traîner jusqu’à la porte, sa main ouverte sur le battant. Il avait au côté une entaille sanglante.
18 mai 2008
Monsieur Ducornard est un brave homme
Voici un texte qui n'est pas de moi, mais de Dominique. Dominique n'a pas de blog et donc voilà, je l'héberge. Ca me rend service en même temps, mieux, ça me flatte, c'est comme un fan-art après tout. Seulement il y a un problème : je n'ai pas de carte postale qui pourrait correspondre. C'est pourquoi je propose, si le coeur vous en dit de faire un second jeu (je le ferai aussi ) : trouver soit une carte postale, soit faire une photo qui en tienne lieu et de donner avec la correspondance qui aurait pu inspirer le texte ci-dessous. En attendant, merci Dominique.
§§§
Dans un joli village comme des dizaines d'autres villages du Midi, Monsieur Ducornard est l'heureux propriétaire d'un bout de terrain au bord de l'eau. Un peu difficile d'accès parce qu'il doit traverser la départementale et descendre quelques marches pour y accéder, mais ce petit coin de paradis est idéal pour la pêche à la mouche et abrite chaque été un couple de marouettes ponctuées qui fait étape durant sa migration.
Monsieur Ducornard partage son bout de terrain avec Monsieur Dugommier, le secrétaire de la société de chasse locale, son petit cousin par alliance. Remonter les arcanes de la généalogie de la famille est un peu compliqué mais il se trouve que la grand-tante de Monsieur Ducornard a épousé en secondes noces le frère de lait du grand-oncle de Monsieur Dugommier, ce qui crée des liens, vous en conviendrez.
Monsieur Ducornard est un brave homme et Monsieur Dugommier un fêtard de première, l'un accepte avec le sourire que l'autre utilise régulièrement leur bout de terrain pour un déjeuner sur l'herbe ou une partie de pêche. Parfois et même souvent, ce sont les enfants de Monsieur Dugommier et leurs copains, diables de chenapans qui viennent « faire la fête » . Monsieur Ducornard pense qu'ils exagèrent. Après leur passage, il doit passer la herse et le râteau pour nettoyer leurs bêtises : il a trouvé des mégots de cigarettes papier maïs et même tout un tas de bouteilles de vin de sureau, vides évidemment. Mais, il faut bien que jeunesse se passe.
Monsieur Ducornard a prévu d'organiser un grand déjeuner pour les 80 ans de sa belle-mère, le jour de Pâques. Il faut dire que Monsieur Ducornard aime tendrement son épouse Marie-Blanche qui a été seconde Dauphine de « Miss MARGUERITE » en 1932 et qui a de beaux restes . De plus il apprécie le navarin de mouton d'Ursule sa belle-mère. Ursule fait aussi un pâté de foie de volailles dont vous me direz des nouvelles.
Bref, Monsieur Ducornard envoie des invitations à toute la famille (qui est grande),commande une douzaine de bouteilles cachetées à la cave coopérative et une pièce montée au « parisien », le pâtissier qui est venu s'installer, il y a une vingtaine d'années au village ; il fauche l'herbe du terrain et prévoie d'installer trois piquets et un drap pour protéger tous ses invités du soleil du Midi. Tout s"annonce à merveille.
Et patatras, la catastrophe. En allant poster les dernières cartes d'invitations destinées à la cousine Hortense (Hortense est la fille de la sœur d'Ursule, quand je vous disais que la famille est grande !), bref en allant au bureau de poste, Monsieur Ducornard rencontre Marius, le neveu de Monsieur Dugommier, qui l'invite à l'exposition de pendules à ressorts qui aura lieu le jour de Pâques sur le bout de terrain dont son oncle a l'usage.
Monsieur Ducornard est un brave homme mais là, il en mord sa moustache et jette son béret par terre de colère. Aussitôt, il court chez Monsieur Dugommier pour lui demander des explications. Hélas, il ne trouve que Madame Dugommier : comme d'habitude, Monsieur Dugommier est allé boire le pastis chez Ovide, son copain de la société de chasse. Il y est resté déjeuner et comme le déjeuner était un peu copieux, il est parti faire la sieste sur son terrain, sur le promontoire en haut du village.
Après la sieste, de retour chez lui, il découvre le problème : sa femme lui raconte que Ducornard est venu et que « ma foi, je sais pas ce qu'il y a, mais il avait pas l'air bien content le Ducornard , il a dit qu'il y avait l'anniversaire d'Ursule et l'exposition de pendules à ressort sur le terrain, et Marius est passé, il était tout estranpiné le petit ; mais qu'est ce qui se passe aujourd'hui, qu'est-ce qu'ils ont tous à s'agiter comme ça, on se croirait chez des parisiens ! »
Et Monsieur Dugommier comprend tout. La colère de Monsieur Ducornard et l'agitation de Marius, c'est sa faute, il a oublié de prévenir son cousin que le terrain serait occupé par l'exposition de pendules à ressorts. Que faire ! Impossible d'annuler l'exposition, c'est pas tant pour les pendules, lui Monsieur Dugommier , il lit l'heure au cadran solaire et il trouve que c'est bien suffisant, mais Marius est fiancé à la fille de Monsieur Dubon-Dubonnet et diable, il ne veut pas fâcher le futur beau-père de son neveu.
Monsieur Dubon-Dubonnet est sous-chef de bureau à la Direction des Poids et Mesures au bourg voisin et Monsieur Dugommier est en litige avec l'administration des Impôts et Taxes. Litige qui porte essentiellement sur la surface de sa vigne des Pescaillous, surface qui est vérifiée et déterminée par le service des Poids et Mesures ! Vous comprenez donc qu'il ne peut se permettre de contrarier un sous-chef de bureau des Poids et Mesures, qui de plus doit rentrer dans la famille !
Que faire, Mon Dieu que faire ? Il ne peut contrarier ni Monsieur Dubon-Dubonnet ( à cause de la vigne des Pescaillous), ni Monsieur Ducornard qu'il voit tous les jours et qui même, chaque année à l'ouverture de la chasse, lui offre une dizaine de cartouches.
Monsieur Ducornard, lui, en est tout retourné, il a même bu coup sur coup deux verres d'alcool de prune pour se remettre et Marie Blanche est en colère, "les 80 ans de maman, c'est important, comment on va faire maintenant, on peut plus décommander les invités et la pièce montée on l'a payée et Maman qu'est-ce qu'elle va dire !"
Alors, suivant les conseils de sa femme qui est une femme intelligente (pensez ! elle a été première du canton au certificat d'études !), le lendemain, Monsieur Dugommier va voir Monsieur Ducornard et lui explique pourquoi on ne peut annuler l'exposition de pendules à ressorts et contrarier Monsieur Dubon-Dubonnet, et il lui promet son aide pour que l'anniversaire d'Ursule se passe le mieux de monde.
Monsieur Ducornard est un brave homme, le jour de Pâques, toute la famille se retrouve sur son perron le long de la départementale. (Perron que Monsieur Dugommier a nettoyé, il a même repeint les jardinières et prêté les assiettes de son beau service de porcelaine). Et Monsieur Ducornard déguste le navarin de mouton en se disant qu'il ne prendra plus sa carte à la société de chasse. Pendant ce temps, sur le bout de terrain au bord de la rivière, Marius fait les honneurs de son exposition de pendules à ressorts aux amis de ses amis, pensez, certains viennent même de Ploucville (la grande ville à trois jours de voyage !)
Et comme Monsieur Ducornard a beaucoup d'amis et que Marie Blanche est une pipelette, voilà pourquoi Monsieur Dubon-Dubonnet qui, pour préparer sa retraite, visait le poste de vice-président de la société de chasse du village, n'a pas été élu. Il n'a pas compris pourquoi mais il va se représenter l'année prochaine.
Quant à l'administration des Impôts et Taxes, elle a fait savoir à Monsieur Dugommier que suite à une erreur de numéro de dossier, le montant de son imposition était à jour et quelle n'avait plus besoin de la surface du lieu-dit Pescailloux.
15 mai 2008
L'ogre.
e soleil écrase la vallée. On doit être en été comme le suggère la hauteur des herbes folles de certaines pâtures, comme le suggère aussi la gangue de torpeur qui a envahi le village. On peut dire qu'il n'y a pas un bruit tant sont monotones les stridulations des grillons et le ruissellement de la petite rivière. D'ici on ne les entend guère, mais deux rires s'élèvent presque sans discontinuer de deux sillages fendant les chiendents. Pourtant si l'on s'approchait un peu, si l'on s'approchait beaucoup, on serait pris dans un tourbillon de cheveux, de jupes, accompagné d'un nuage de sauterelles.
Elles sont deux à jouer follement dans les herbes que dominent à peine leur chevelure, l'une blonde et l'autre brune. Quand elles se baissent, elles se perdent l'une l'autre. Alors elles se relèvent, se poursuivent, courent ou rampent, crient, pouffent, s'attrapent et rient à pleine gorge en roulant parmi la végétation. Elles sont essoufflées, leurs mollets égratignés saignent un peu et grattent beaucoup, elles suent tellement que leurs habits leur colle à la peau. Elles allaient reprendre leur poursuite mais soudain elles s'arrêtent.
Elles étaient tant à leur affaire qu'elle ne l'ont pas vu arriver. C'est une silhouette d'abord, parce qu'il est à contre-jour et qu'on ne peut guère le regarder qu'en fermant un oeil et en plissant l'autre. Quand on met la main en visière, pour éviter d'être ébloui, on peut constater qu'il s'agit d'un jeune homme, mince et presque maigre, qui affiche un certain soin dans son apparence. Malgré la terrible chaleur du soleil au zénith, il a gardé un pantalon, et des chaussures fermées. Il regarde les enfants avec un sourire bienveillant qui dénote cependant une assurance peu commune.
Les petites s'avancent, soudain plus calmes. Il semble les attendre. Il les attend. Autrefois, il les a apprivoisées, et il n'ont plus besoin aujourd'hui d'échanger la moindre parole. Elles lui prennent la main ,la blonde à droite, la brune à gauche et le cortège se met en marche, le pas assuré. Le jeune homme siffle un air déjà entendu, une chanson de boucher et de Saint Nicolas. Ils tournent bientôt à droite : le chemin est rare et descend jusqu'à l'ancien lavoir tout en bas du village, sous les frondaisons d'un grand aulne.
Là, les maisons se sont écroulées et personne ne vient plus sinon pour chercher des champignons. L'eau est peu profonde et très claire : le fond de la rivière est fait de petits galets. On y trempe un pied pour rire, puis un deuxième, on s'éclabousse pour rire, et puis on rit beaucoup. Bientôt les robes trempées sèchent au soleil sur une large pierre et les deux enfants s'éclaboussent avec les mains. Elles s'ordonnent l'une à l'autre d'arrêter, ce qui les incite à continuer.
Le jeune homme s'est mis à l'écart, assis sur un rocher, il cueille des petits graviers dans la paume de sa main gauche et le jette au mitan de la rivière, il fait des ronds. On a l'impression qu'il n'épie pas les deux fillettes. Il va arriver cependant un moment où il quittera son affût. En amont, l'eau volera sans cesse, dessinant presque un arc-en-ciel. Il se penchera nonchalamment sur le cours d'eau, recueillera quelques gouttes dans la coupe de ses mains, les portera à sa bouche pour les engloutir avec des manières de gourmets.
Elles riront de lui, de son visage qui se crispe soudain, de ses yeux mi-clos dont on n'aperçoit plus que du blanc, de sa bouche entrouverte d'où pourrait sortir un grondement animal. Elles riront parce qu'elles ne connaissent pas sa colère. Elles sont comme ça les petites filles auxquelles ont n'a pas assez lu de contes de fées. Elles n'ont plus peur des ogres.
§§§
Les plus anciens de mes lecteurs reconnaîtront ce texte, du moins en reconnaîtront le thème. J'espère que la forme en est un peu meilleure.
13 mai 2008
Pas carte postale
Cela n'est pas dans mes habitudes ici, mais je m'en vais vous faire profiter de mes états d'âme. C'est pas dommage moi je vous le dis, z'avez bien de la chance et tout. Vous pouvez constater que le blog s'étiole. C'est pas de ma faute. C'est une question de circonstances. C'est arrivé au premier blog pour une question de titre et de listes, c'est arrivé au second qui se sclérosait dans une routine faite de chroniques déjà réglées, telle le lundi, telle autre le mercredi...
Donc j'en suis encore à ce point : je commence à m'ennuyer. Le principe est bon et servira je pense encore pour d'autres nouvelles. Mais il a un revers. La carte postale ne peut être d'intérêt que si elle contient du sens. Or, depuis la démocratisation du téléphone, et maintenant de l'internet, la carte postale n'a plus de contenu, ce contenu si délicieux parce qu'il est différé.
C'est pourquoi mes récits sont figés dans une époque hélas, dans de moeurs qui vont avec, même s'ils ne sont pas si différents des notres. Voilà pourquoi j'écris peu ces derniers temps, d'autant qu'écrire pour moi n'est pas une sinécure. J'ai du mal, j'écris lentement avec des gros doigts qui tapent les touches d'à côté alors hein si c'est aussi pour tourner le même univers encore et encore...
Cependant j'ai trouvé une ou deux cartes qui semblent offrir des possibilités, donc je vais continuer ces nouvelles. De plus, je pense que la plupart de mes récits déjà écrits méritent une réécriture. Je m'y mets et je vous tiens, ma chère dizaine de lecteurs, au courant. Il me faut tout de même maintenant trouver comment remplir ce blog. Le blog de vie m'ennuie, je pense en avoir fait le tour, ailleurs, à un autre moment. Le blog d'opinion est souvent idiot parce qu'épidermique et manquant de remise en cause.
Je vais devoir donc réécrire des nouvelles, d'autres nouvelles. Putain de moi. Heureusement que j'ai de vieilles idées (c'est normal pour un vieux) qui trainent dans les coins. Il s'agira donc encore de nouvelles. Certaines existent déjà, écrites par moi, je les écrirai une nouvelle fois. Ainsi je vais pouvoir commencer dès demain... Le cartophile va donc ajouter une catégorie. 'est idiot de faire un grand discours pour ça hein ?
En même temps, je ne suis pas bien malin.
04 mai 2008
Carte Postale #30

/Merci à la mère Castor qui m'a envoyé cette jolie carte postale et m'a ainsi rendu un fier service./
Régis était un peu rouge, mais fermement décidé, du haut de ses vingt-deux ans, a franchir le pas avec Coco. Le problème du jeune homme tenait à la fois au prestige et au pécuniaire. Régis était encore puceau et avait de plus en plus de mal dans les réunions de jeunes mâles à mentir sur ce point, se trouvant parfois dans un flou technique qui ne lui permettait pas de renchérir sur ses amis. De plus, il gagnait assez chichement sa vie et sa vieille mère le surveillait d'assez près pour qu'il ne puisse pas faire un tour au bordel. Il avait donc décidé de tenter sa chance avec une vraie femme.
Peu de gens auraient eu cependant l'idée de dire de Coco qu'elle était une vraie femme. Les suffragettes avaient beau être passée par là, une jeune femme aussi libre d'esprit et de moeurs était une rareté. D'ailleurs on la croisait la plupart du temps au bistrot des Pêcheurs, en train de prendre son apéritif à la sortie de l'usine, car elle avait refusé, une fois la guerre finie de rendre son établi à un homme. Ce n'est pas qu'elle trouvât vraiment gratifiant le travail à la chaîne, mais elle voulait prouver que, comme elle le disait, "la femme est un homme comme les autres".
D'ailleurs, au moment où Régis entra dans le troquet, elle était en train de le démontrer avec brio, commandant une tournée générale tandis qu'elle éclusait son troisième godet de blanc. Une clameur s'empara du groupe accoudé au bar, laquelle clameur cherchait à tempérer l'enthousiasme de la demoiselle. Elle se récria à son tour, leur affirmant qu'il était bon pour le travailleur de prendre un moment de détente avant de rentrer à la maison, et que si leur bonne femme gueulait elle avait qu'à venir mettre les deux mains dans le cambouis, on en rediscuterait après. Régis n'écoutait de toute façon pas ce qui se disait, il admirait la silhouette de Coco, se demandant comment un bleu de chauffe pouvait aussi bien mettre en valeur un fessier.
Parce qu'elle avait beau sortir du boulot avec de la graisse sur le visage, toute luisante de la sueur accumulée durant ses huit heures de travail, Coco restait charmante. Si elle avait été coquette on aurait pu dire qu'un sac l'habillait, comme elle ne l'était pas, un sac l'habillait vraiment. La grâce semblait l'habiter en tout moment, fût-elle en train de serrer un boulon de toutes ses forces, la rougeur qui lui venait alors lui seyait. Même s'ils ne se le disaient pas, les autres ouvriers ne pouvaient s'empêcher de jeter un oeil régulièrement à son établi, alors vous pensez si ils l'accompagnaient volontiers prendre un pot à la sortie.
Mais accoudée au bar comme elle l'était, Coco devenait curieusement asexuée, et tous ceux qui l'y suivaient ne restaient que parce qu'ils se sentaient en bonne compagnie. Il faut dire que les blagues fusaient, qu'elle avait une façon de vous raconter sa vie qui vous faisait d'abord sourire, puis rire jusqu'aux éclats. En ce moment même, elle racontait ses dernières vacances, dans le sud, et comme il était agréable de se retrouver à poil dans le sable, même si ça grattait un peu la raie quand on se remettait en route pour la pension. Les garçons eurent tous un rire gras, seul Régis se mit à rougir un peu plus : il avait imaginé la scène mais n'avait pu aller plus loin que le tableau représentant Coco nue sur le sable, quasiment offerte, son bleu pendu nonchalamment sur un buisson.
A cause de son caractère sans gène, les bonnes femmes, comme elle les appelait, voyaient Coco d'un mauvais oeil. Cette espèce de révolutionnaire en acte avait mauvais genre. On ne pouvait avoir avec elle une conversation sensée, sur un sujet décent, avec des mots simples. Jamais rien à dire sur le temps qu'il faisait, jamais, jamais un mot sur les gens et leurs petits problèmes, pas une once de compassion. Elle ne se gênait même pas pour vous dire que ça la barbait drôlement, mais elle ne s'était pas vu cette salope, à parler toujours de vulgarités.
D'ailleurs en ce moment même elle racontait comment elle se prélassait avec "la lune face au soleil" et Mimile s'en étranglait de rire. Régis s'approchait lentement, se contraignant à respirer avec calme afin de faire refluer le sang qui lui était monté au visage. Il ne s'était pas spécialement habillé, voulant se donner un air d'affranchi, loin des clichés des romans de gare.
Il avait longuement réfléchi à la meilleure méthode pour perdre son pucelage. Les fleurs et les serments, il les avait écartés parce que c'était une façon de faire qui manquait vraiment de virilité. Du coup, la plupart des filles qu'il connaissait avaient aussi été écartées, la conclusion de sa réflexion avait donc été évidente : Coco était la seule pouvant accepter de coucher avec lui simplement, sans faire de chichis. Il avait répété la veille au soir ce qu'il avait à dire et à faire, puisant dans les diverses expériences que ses camarades lui avaient confiées.
Il suffisait de se lancer.
Coco parlait maintenant des dangers de rester en tenue d'Eve trop longtemps et comment sa lune, comme celle de la nature, brillait la nuit à cause du coup de soleil qu'elle avait reçu. Mimile en pleurait. Régis s'avança et plaquant virilement une main au panier de la jeune femme lança un nonchalant : " Ben j'espère qu'il s'est rétabli, ça m'arrangerait pour ce soir."
On en tendit rarement dans un bistrot un silence d'une telle qualité.
Quelques secondes plus tard Régis passait le seuil en roulant, le nez dégoulinant de sang.
Coco se réinstalla au bar : "Vous méprenez pas les gars, c'est pas que je sois vexée, mais la classe, ça s'improvise pas, ça s'apprend. Et moi j'ai le coup de pied dans l'oigne pédagogique. On en était où des aventures de mon cul en vacances ? "
27 avril 2008

Voici le petit texte fait pour l'anniversaire de Mlle Bille, qui a encore perdu un an aujourd'hui.
Jean Perrot était petit, maigre, bistre de teint. Enfin quiconque l'aurait vu l'aurait jugé comme tel, mais Jean était si peu remarquable qu'il n'était jamais remarqué. Il faisait partie de ces gens qu'on ne voit pas. L'humanité est en effet divisée en trois types principaux : les gens que l'on ne peut s'empêcher de regarder, ceux qu'on évite de regarder et ceux qu'on ne peut voir. Perrot faisait partie de la troisième catégorie, ce qui expliquait qu'il soit devenu archiviste à la bibliothèque municipale.
En surface, il y avait plusieurs grands meubles, remplis à en exploser de fiches cartonnées du même modèle. Les emprunteurs y cherchait leur bonheur après avoir ouvert l'interminable tiroir "Och-Ode" ou "Hul-Iba", recopiaient la fiche qui avait suscité leur intérêt sur un formulaire rose et se dirigeaient vers le comptoir où ils tendaient le-dit formulaire à une bibliothécaire revêche et chaussée de lunettes demi-lunes, des bibliothécaires réglementaires. Enfin ils allaient attendre dans un coin sombre que le livre vint comme par magie se poser à leur côtés.
C'était ce temps de latence dont Jean était le maître, caché dans son antre, sans que nul ne le sache. Le reste du personnel lui-même semblait ignorer ce qui se passait dans les arcanes du sous-sol, très peu d'entre eux étaient capable de donner le nom de l'archiviste mais ils étaient unanimes quant à l'excellence de son travail. Perrot était capable d'une très grande célérité. C'était si étonnant qu'il s'ensuivit un pari.
Gérard fut le premier à proposer de voir quelle serait la cadence maximum que pourrait supporter l'archiviste. Un bibliothécaire se mit à remplir des fiches de prêt, puis un second vint lui prêter main-forte, enfin toute l'équipe se mit à gribouiller des références diverses avec une frénésie d'autant plus forte que les livres ne cessaient de sortir de façon tout-à-fait régulière. Les piles de bouquins semblaient même avoir un air narquois.
Il fallut se rendre à l'évidence, l'archiviste avait été le plus fort : il fut décidé à l'unanimité de descendre féliciter l'employé modèle et de savoir quel était son secret. On mit un certain temps à trouver l'escalier, mais bientôt la troupe se trouvait dans un couloir sombre, que nul ne se rappelait avoir jamais emprunté. A la lumière du briquet d'Andrée, les bibliothécaires s'enfoncèrent résolument sous terre, se sentant presque guidés par un réseau ed petites lignes dans la poussière du sol, qui semblaient autant de petits chemins.
Ils parcoururent de longues allées bordées de livres, se sentant confusément épiés, jusqu'à ce qu'une petite lumière leur indique le lieu où se tenait leur collègue. D'humeur soudain potache, ils décidèrent d'entrer dans le petit bureau sans frapper. Funeste erreur qui les mit face à un terrible spectacle. Le bureau grouillait littéralement. Une infinité de points noirs et brillants couvrait la plupart des surfaces libres, cette mer était toujours en mouvement : des milliers de cafards entouraient un petit bonhomme à l'air falot, lui montant sur les mains, s'y arrêtant un moment puis en repartant avec leur hystérie habituelle.
Des cohortes d'insectes portaient de lourds ouvrages, les ramenant des rayons ou les y amenant, les posant sur le chariot. Puis ils revenaient sur les mains de Jean pour reprendre leurs ordres.
Jean leva un regard terrifié. Andrée s'évanouit. Les trois autres filles partirent en courant. Roger et Pascal se tenaient pétrifiés. Jean-Paul vomit.
Un an plus tard jour pour jour, Jean Perrot reçut la médaille de la ville pour avoir découvert et exploité cette nouvelle énergie, la plus biologique qui soit : celle des cafards.
13 avril 2008
Carte Postale #29
Appelez-vous Suzanne, vous n'êtes qu'une vieille bique, mais si votre prénom se trouve réduit à Suzon ou Suzette, voilà qui vous transfigure et prouve une chose : vous êtes aimée. Et Suzanne Pellissier était aimée, plus que ça, admirée. Suzon se démenait pour tenir le ménage, pour élever l'enfant, seule dans la maison sombre qu'elle n'avait pas fini de payer. Elle n'était pas fille-mère, et c'était bien heureux, mais son homme était loin, bien loin, à gagner l'argent qui leur permettrait un jour de s'installer au pays et de gagner bourgeoisement leur vie.
Ils s'étaient mariés à l'église un beau jour de juin, Henri et Suzanne, et ma foi, ils formaient le plus beau couple du monde. En ces lendemains de guerre, on avait bien besoin de rêver un peu. Ils étaient tous les deux beaux, charmants et surtout, ils s'aimaient, depuis longtemps. Ce n'était pas pour rien qu'Henri avait rejoint le résistance, c'était pour pouvoir au jour de la victoire, pavoiser devant Suzanne.
Elle-même avait su résister à toute tentation pour s'offrir à son héros. Ce jour de juin 1946, il y eut donc une grand fête et les mariés sortirent de l'église sous les fusils-mitrailleurs des FFI se croisant dans une haie d'honneur qui sentait la poudre et le bon goût. A l'auberge, on mangea du pâté fait maison, un signe extérieur de richesse, étant donné la rareté du cochon.
La nuit de noces se passa le mieux du monde, les deux tourtereaux pouvant enfin partager le moment dont ils rêvaient depuis si longtemps, un moment intense de tendresse et de sauvagerie mêlées. Il ne dormirent guère pendant une bonne semaine, tout entier l'un à l'autre, rassurés de trouver dans cette complicité physique le pendant de leur connivence sentimentale. Bref, ils s'entendaient si bien au lit que Suzon tomba tout de suite enceinte, ce qui posa un gros problème : ils n'étaient encore que de grands enfants et trouver un métier dans la région n'était pas si simple, surtout pour quelqu'un comme Henri qui n'avait pas de réelle qualification.
Ils étaient tous deux bien trop amoureux l'un de l'autre pour accepter, comme le voulaient les parents, d'occuper une chambre dans une des maisons familiales. Ils voulaient leur intimité et il ne serait pas dit que l'enfant à venir ne devrait son éducation qu'à la pitié grand-parentale. La mère Fradin venait de passer et sa maison était donc à louer.
Henri se démena pour obtenir quelques prêts et paya six mois de loyer d'avance, il refusa tous les passe-droits qu'on eût voulu lui faire en sa qualité de héros, de jeune marié, de garçon sympathique et honnête. Il n'aurait pu en être autrement s'il voulait conserver tout l'amour qui le liait à sa Suzanne.
Il fut donc décidé que durant quelques années ils tireraient certes le diable par la queue, ils seraient certes séparés, mais qu'il fallait en passer par là afin que le couple puisse s'installer au pays, et ouvrir le petit commerce dont chacun avait envie. Il y eut bien un semblant de discussion sur la nature du dit commerce, mais Henri, qui avait dans l'idée d'ouvrir une quincaillerie, se rendit aux arguments de sa tendre épouse : elle tiendrait le magasin le temps qu'il gagne de quoi rembourser les dettes, et c'était un commerce trop masculin pour elle.
Le mari n'ayant plus rien à prouver concernant sa virilité accepta donc qu'on ouvrît une mercerie, après tout ce n'était qu'un magasin de bricolage pour femme, cela revenait donc au même. Le lendemain à l'aube, Henri fit son premier voyage vers la ville pour y trouver un travail.
Il revint le soir, à moitié joyeux, porteur de deux nouvelles. La bonne nouvelle était qu'il avait déjà trouvé un travail, la mauvaise était que ce travail le condamnerait à être loin de la maison pendant de longues périodes et il partirait dès le lendemain. Ils ne dormirent pas cette nuit-là. Jusqu'à tard dans la soirée, ils pesèrent le pour et le contre, et finalement, leur décision prise, ils firent l'amour durant le reste de la nuit, comme pour faire provision , pour anticiper leur longue séparation.
Le lendemain, Suzon alla seule faire les courses à l'épicerie. On demanda des nouvelles d'Henri, si il était encore descendu à la ville, et que c'était pas si facile de trouver un emploi. Suzon avait un air de fierté quand elle annonça à tout le village qu'Henri avait déjà trouvé un gagne-pain, et dans la haute société : il était chauffeur de maître ! On s'extasia beaucoup, affirmant bien fort qu'il avait déjà un pied chez les gens importants.
Bien sûr certains furent déçus quand ils apprirent qu'il ne s'agissait pas d'un emploi dans l'administration, chauffeur du préfet, voilà qui avait de l'allure, mais qu'Henri était désormais au service d'une famille d'industriels, des gens qui voyageaient beaucoup et, nécessairement à qui il fallait une voiture et un chauffeur personnel.
A partir de ce jour, les mandats arrivèrent régulièrement, permettant à Suzon de régler les dettes, de vivre assez bien, de préparer la maison en vue de l'arrivée du bébé et même de mettre un peu de côté à la caisse d'épargne pour réaliser le projet, d'ailleurs elle acceptait quelques ménages pour augmenter sa pelote : une bien courageuse fille cette Suzon.
L'épicerie devint son lieu de vie sociale, c'est là qu'elle attendait le facteur et qu'elle lisait les cartes d'Henri qu'il lui apportait deux à trois fois par semaine. Il y décrivait par le menu son parcours, sur les routes de France toute la journée, jamais en place, toujours par monts et par vaux. C'était un régal pédagogique pour les femmes du village qui, après avoir écouté la prose météorologique d'Henri, se précipitaient sur l'envers pour s'émerveiller de la richesse et de la splendeur touristique de leur nation.
On trouva fort impressionnant le pont du Gard, d'autant qu'il avait été entièrement construit "à la main", la place Stanislas brillait que s'en était un bonheur, on trouva très cocasse que Pont-Aven porte le même nom que les galettes, les Pyrénées furent jugées très majestueuses, mais moins vertes que celles de la région... La vieille Catherine Guigney eut d'ailleurs un mot pour résumer son enthousiasme : "Les voyages, ça fait voir du pays." On opina du chef.
Henri ne revint que pour l'accouchement du petit : un garçon qu'on nomma Antoine. La naissance liée à sa longue absence fit qu'il fut fêté comme un héros. On le soumit à un feu roulant de questions concernant son activité, mais il garda une discrétion toute professionnelle, se refusant à parler de ses employeurs, semblant embarrassé même quand il s'agissait de les évoquer.
Il ne resta qu'une semaine au pays, une semaine qu'il consacra presqu'exclusivement au petit et surtout à sa mère. Leur séparation n'eut cependant rien de pathétique, ils eurent l'un vers l'autre un long regard embrasé et Henri se mit en route pour prendre son bus. Il s'était à peine éloigné de trois pas que Suzon le rappela :
- Mon chéri, ça serait bien que j'ai une photo de toi, tiens une photo de toi en uniforme, avec la voiture pourquoi pas ?
Henri sembla réfléchir, hocha la tête sans un mot. Sur la place le car corna, c'était le troisième appel, le dernier. Henri eut un rapide geste de la main, se retourna et s'en alla au pas de course pour attraper au vol le car brinquebalant. Une fois installé sur son siège, il se plongea dans ses pensées : ses sourcils s'étaient froncés.
Pendant six longues années, Suzon dut se débrouiller seule, avec le petit sur les bras et bientôt une seconde enfant : Bernadette. Henri arrivait à rentrer à la maison deux fois l'an pour une semaine. Il supervisait l'installation du magasin, félicitant sa petite femme pour le merveilleux travail qu'elle fournissait. Elle le félicitait derechef pour le travail de forçat qu'il devait accomplir puisque le montant des mandats ne cessait d'augmenter. De félicitations en félicitations, ils finissaient toujours au lit, car ces deux-là éprouvaient l'un pour l'autre une passion dévorante que la séparation en faisait qu'attiser.
A l'ouverture de la boutique, et malgré son absence, Suzon voulut que son mari soit avec elle : elle accrocha donc en bonne place sa photographie, qu'elle avait fait agrandir pour l'occasion. Derière le comptoir, Henri se tenait désormais en pied, ou plutôt en bottes, vêtu d'un uniforme à galons, quasiment au garde-à-vous devant une superbe voiture qu'on identifia comme une Bentley. Le poster en noir et blanc était superbe, on le dit bien sûr à Suzon. C'était à chaque fois l'occasion d'un panégyrique à propos de ce brave Henri qui se sacrifiait loin de sa famille, il arrivait même que la jeune femme écrase une larme.
Il fallut donc six ans pour que les dettes soient payées et que le petit commerce tourne assez bien pour leur permettre de vivre et d'élever leur famille. Henri rentra. Il s'installa dans la petite maison et il alla donner la main au magasin. Il s'occupait du rangement, des comptes, c'est aussi lui qui empruntait la camionnette de Bébert pour aller chercher les fournitures en gros.
Les deux époux s'étaient retrouvés et, s'ils ne l'envisageaient pas vraiment, ils faisaient tout pour que leurs enfants héritent d'un nouveau petit frère. D'ailleurs ils irradiaient tant le bonheur qu'il n'était pas rare qu'on passe le seuil de la mercerie juste pour le plaisir de goûter cette atmosphère apaisante, justifiant la visite par l'achat d'une bobine de fil ou d'un jeu d'élastique dont on n'avait que faire.
Cela faisait six mois qu'Henri et Suzon filaient le parfait amour lorsque la voiture vint se garer en face de la boutique. C'était la Bentley devant laquelle Henri posait, au-dessus du comptoir. La vieille Benoîte Poncet qui était venue se réapprovisionner en boutons de culotte le remarqua bien et s'exclama :
- Mais c'est vos patrons, M'sieur Henri, ah ben, c'est bien aimable de venir vous rendre visite.
Henri se pétrifia.
Il sortit d'abord de l'automobile une chevelure noire et broussailleuse qui surmontait un visage rougeaud orné d'une magnifique moustache cirée. Puis s'extirpa difficilement de la voiture un énorme ventre qui pointait hors d'une veste rouge vif à brandebourgs dorés et se mit en marche vers la mercerie. Ses bottes brillaient de mille feux et il entra en poussant violemment la porte.
- Hé ben mon Riton, j'en ai eu du mal à te retrouver mon gaillard.
L'interpelé semblait avoir soudain perdu une bonne tête, il s'était recroquevillé dans un coin du comptoir, le regard affolé. Suzon, interloquée, s'adressa à l'étrange personnage :
- Je vous pardon, monsieur... monsieur ?
- Riglioni. Et faut pas s'excuser, on est de la même famille après tout ou peu s'en faut ma petite Zézette. Ah je vois que la photo de l'homme est bien en place, c'est bien mon Riton, faut garder les souvenirs. Ah ma petite Zézette ton homme c'est le meilleur conducteur de caravanes que j'ai connu. Et puis il faut dire ce qui est, l'habit de Loyal lui allait mieux qu'à moi hein. C'est pour ça que je viens mon Riton, t'es parti un peu vite et je te devais une semaine de salaire. Ca fait pas bezef' tu me diras, mais les bons comptes font les meilleures soupes...
Il eut alors un rire qui semblait un rugissement et il posa énergiquement un paire de billets sur le comptoir. Puis il se cassa en deux devant les dames, manquant de tomber en avant et prit congé aussi brutalement qu'il était arrivé, non sans adresser à la cantonade un dernier boniment :
- Et si jamais le cirque Riglioni passe dans les parages, n'hésitez pas hein, il y aura toujours des places gratuites pour les petits et un coin de table pour avec la troupe. Nous autres on n'oublie jamais un camarade.
La voiture repartit en trombe. A l'intérieur du magasin, le silence était d'autant plus pesant que le contraste avec l'intervention de Monsieur Riglioni était fort. Ce fut la vieille Benoîte qui osa le briser, demandant combien elle devait puis s'échappant le plus discrètement possible. Aussitôt la vieille sortie, Suzon alla baisser le rideau et enlever le bec de cane de la porte.
La nouvelle fit bien vite le tour du bourg, la voiture n'était pas passée inaperçue. On en rigola bien du fait que l'Henri, qu'on croyait dans la haute, il faisait le clown sur les routes depuis six ans.
Même que comme spectacle ça devait pas bien être fameux, vu comme il était rigolo.
A partir de ce jour-là, on ne vit plus Henri que fugitivement, qui travaillait dans l'arrière-boutique. Le grand portrait avait disparu. Suzon restait toujours aussi aimable mais elle avait acquis une dureté dans les traits qu'on ne lui connaissait pas jusqu'alors.
Bien sûr étant donné la sympathie qu'ils inspiraient, on ne se moqua jamais d'eux publiquement.
Juste l'hiver, quand leur petit Antoine allait à l'école, on trouvait qu'il avait un peu le nez rouge ce gamin.
02 avril 2008
Carte Postale #28
Joseph Lamuis poussa un profond soupir lorsque le facteur lui tendit l'enveloppe. Il n'avait pas eu besoin de regarder l'écriture pour savoir qui était l'expéditeur de la lettre, l'absence de timbre sur le coin droit était assez explicite. Il alla chercher les quelques sous qu'il devait désormais à l'administration au fond de sa poche.
- Le frangin, c'est ça ?
Joseph se contenta de hocher la tête, il aurait été capable à ce moment précis de trahir la rancoeur qui le consumait, et ça n'aurait pas été bien. heureusement, le digne employé des postes prit ce soupir pour de la compassion :
- Encore un ennui le pauvre. Il a quand même pas bien de chance, le pauvre Jean, pas bien de chance, dit-il en secouant sa casquette de droite et de gauche.
Dès sa naissance, on s'en était douté qu'il aurait pas bien de chance le pauvret : la Jeanne, sa mère l'avait fait sortir un peu trop tôt que prévu, et au lieu du beau bébé annoncé,une crevette violacée sortit de la matrice, une crevette muette. Il fallut quelques coups sur le dos pour que le bébé crache ce que lui obstruait les poumons. Alors s'éleva, comme une sirène d'alarme une plainte, d'abord timide, puis qui gagna en volume au fur et à mesure que sa petite poitrine gagnait en assurance. Tous ceux qui assistaient à cet accouchement eurent le coeur déchiré, la mère la première. Elle tint d'ailleurs à ce que le nouveau-né hérite de son prénom, plutôt que de celui, initialement prévu de Nestor.
Joseph, son aîné de cinq ans, avait suivi cette scène depuis la cuisine, et n'en connaissait que l'effrayante bande sonore. Le père vint bientôt lui annoncer la naissance du petit frère. Il lui suggéra en même temps de prendre bien soin de ce nouveau venu qui semblait si fragile : le ton était amène, mais les sourcils broussailleux se fronçaient assez pour faire entendre que les manquements à cet ordre pourraient bien se révéler catastrophiques pour les reins de Joseph.
Le facteur fit un signe de tête, et s'en retourna accomplir le reste de sa tournée. Joseph referma doucement la porte de sa petite maison puis envoya voler rageusement la lettre sur la table, prit une profonde inspiration, garda l'air dix secondes dans ses poumons puis expira bruyamment. Il était à nouveau calme. Même s'il vivait seul depuis le départ de son frère, il détestait ces moments où il était incapable de cacher ses sentiments. Il s'assit et à l'aide de son couteau découpa le haut de l'enveloppe. Il en sortit une carte postale, couverte d'une écriture serrée, quasi illisible. Sans se préoccuper des avant-propos, il lut les phrases du milieu : qu'est-ce que Jean avait donc à lui demander ce coup-ci?
A dix ans, Joseph était un beau gaillard, un de ces enfants pleins de vie qui passent leur temps à courir ou à chercher une raison de courir, le genre de galapiat que l'on reprend avec le sourire et en secouant leur tignasse ébouriffée. Mais malgré ses jambes musclées, il ne partageait plus ce genre de jeux avec ses camarades. En effet, depuis un an, les parents avaient décidé, quoiqu'il leur en coûte que le cadet était assez grand pour faire parfois un tour en dehors de la maison.
La mère avait bien un peu pleuré en voyant ses enfants aller jusqu'à l'épicerie, le grand tenant avec application son frère par la main, ce dernier se retournant fréquemment pour lancer vers la demeure familiale un regard inquiet. Ses yeux sombres et caves semblaient s'élargir encore à ce moment, et il trébucha plusieurs fois, il ne savait pas encore bien marcher. Doucement, patiemment, Joseph le rattrapa sous le regard sévère du père qui vérifiait si le discours sur la responsabilité et l'entraide au sein de la famille avait porté.
Vingt minutes plus tard ils étaient de retour. La mère n'avait pas bougé d'un pouce et Jean, visiblement soulagé se précipita dans ses bras, lui contant dans un long zézaiement et avec un lanagae approximatif son Odyssée. Il fut fêté comme un héros. Joseph alla s'asseoir dans la cuisine en attendant.
La carte sur la table était finalement habituelle. Jean était malade. Depuis qu'il était au service militaire, il était toujours malade, du pain béni pour les médecins. Jean était malade et l'ordinaire de la caserne était bien dur. Avec trois quatre francs il pourrait pendant quelques temps améliorer son quotidien. Si cela ne dérangeait pas son frère bien sûr. Il espérait d'ailleurs que Joseph se portait bien, en fait il savait bien que Joseph se portait bien, il avait été gâté par la nature lui. Joseph avait déjà ôté de la pile le mandat postal qu'il irait porter dès le lendemain au bureau de poste. Il alla chercher la plume et l'encre pour le remplir, d'une belle écriture ronde.
Joseph écrivait bien, et sans faute la plupart du temps, Monsieur Loriot, l'instituteur était ravi de cet état de fait : "Je peux le laisser travailler tout seul, il sait tout faire. Et pendant ce temps je peux un peu mieux m'occuper du Jean, le pauvre, il a bien du mal là aussi." Ce brave homme ne s'était d'ailleurs jamais rendu compte à quel point l'attention qu'il consacrait au gamin au teint bistre et au dos courbé créait une tension dans la classe. Les autres gamins avaient vite repéré le chouchou à son arrivée. Un soir, ils étaient bien décidé d'ailleurs à lui faire comprendre, gadins dans les poches, prêts à voler, que chaque médaille à son revers.
Joseph s'était interposé, digne représentant de la solidarité familiale, conscient qu'il fallait qu'il protège le 'tiot qui est pas bien faraud, phrase qu'on lui répétait chaque jour, à la soupe et au déjeuner. Il s'était pris une caillasse dans le front, mais sa prestance et sa carrure avait vite découragé même les plus méchants. Ils étaient rentrés ensemble, Jean en larmes, morveux et son frère ensanglanté. Il avait fallu un bon moment et de nombreux câlins avant que le petit cesse de hurler, on passa le front du grand à l'alcool, ce qui le fit sursauter.
Tandis qu'il repliait le mandat qu'il venait de finir de remplir, Joseph tentait de lutter contre ce sentiment de frustration, cette impression d'injustice qu'il avait connu toute sa vie, ce feu qui le rongeait chaque jour un peu plus fort et qu'il tentait d'étouffer. Il voulait se raisonner, se dire que ce n'était pas bien grave si à son âge, il n'avait pas encore connu de bonne amie. Joseph aurait eu du succès au bal, il en avait déjà dans la rue, dame, un beau garçon comme lui, bâti comme un chêne, dynamique et affable, il n'en fallait pas plus pour faire tourner la tête aux jeunes filles du coin.
Mais si on prenait l'un, on prenait l'autre, étant donné que les deux frères vivaient ensemble depuis la mort des parents Lamuis. On ne savait guère de quoi ils étaient morts, elle en janvier 1912, lui le mois de mars suivant - Joseph pensait que c'était la fatigue de s'être occupé du 'tiot - mais le vieux avait fait jurer au grand qu'il prendrait désormais soin de son cadet à leur place, il était si fragile. Et puis le grand avait un métier, tandis que Jean ce serait miracle qu'on lui trouve une tâche qui ne le tue pas.
On avait bien essayé un temps de le faire engager comme employé à la mairie, mais il écrivait si mal qu'il avait bien fallu se rendre à l'évidence : il n'était pas fait pour un métier intellectuel. D'autre part, son physique désavantageux et ses mystérieuses maladies à répétition lui interdisait toute tâche physique. On le garda donc à la maison, à la plus grande joie de la mère.
Depuis ce temps-là, les deux frères habitaient donc ensemble, Joseph travaillant d'arrache-pied pour faire vivre le ménage, et Jean se plaignant de ses douleurs tout en trainaillant du fauteuil à la fenêtre. Quand vint l'heure d'être appelé sous les drapeaux, Jean eut bien du mal à sortir de son lit. Mais les gendarmes qui étaient venu le chercher étaient des sans-coeur, des étrangers qui venaient du chef-lieu de canton ; ils l'emmenèrent malgré ses cris et Joseph écopa d'une forte amende pour s'être opposé à eux.
Il faut croire que dans l'Armée Française, on avait besoin de gens bien mal en point puisque Jean fut jugé apte. C'est alors que les demandes de mandat se mirent à affluer. Toujours brave, et sachant bien que le village était au courant de son courrier, Joseph se trouva dans l'obligation de subvenir aux besoins de son frère absent, lesquels ne cessaient d'augmenter. Heureusement, les tâches ménagères étant moins lourdes depuis le départ de Jean, l'aîné put travailler plus longtemps à la menuiserie pour y pourvoir.
Bref, ce jour-là encore, le 'tiot lui demandait quelques francs. Il parcourut à pied les dix kilomètres jusqu'au bureau de poste, sans maugréer, au cas où on le verrait. Il ressentait un certain soulagement : c'était un des derniers mandats puisque le frangin serait libéré dans deux mois, à la fin de l'été. Au bureau de poste il tendit son papier, l'employé le data d'un coup de tampon : 28 juin 1914.
Un mois et demi plus tard, le régiment de Jean fit route vers le front. Joseph se trouva dans un poste de commandement, où l'on avait besoin de gens intelligents, sachant lire et écrire.
Il ne fallut pas une semaine pour que le grand se rendît compte de l'absurdité de la situation, il commença alors de longues démarches qui, grâce à son opiniâtreté et à ses talents d'orateur, finirent par porter leur fruit : il échangea son poste au chaud contre celui de son frère.
Quand il revint au village, Joseph avait derrière lui trois ans de tranchée, trois ans de froid, de faim, de souffrances extrêmes. Trois ans qu'il avait donné pour la France et pour son frère. Son premier geste fut d'ailleurs de fleurir la tombe de ce dernier qui s'était brisé la nuque en se prenant les pieds dans le tapis d'on ne sait quel Quartier Général.
Il y avait sur la tombe trois noms et trois portraits. Et ces trois mauvaises photographies semblaient lui jeter des regards furieux.
Il essaya bien de se refaire une vie mais il ne pouvait s'empêcher d'entendre que dans son dos on parlait de remords, de laisser mourir son frère à la guerre, à la guerre le pauvre Jean, vous vous rendez compte, il pouvait pas tant en supporter.
Il se décida donc à émigrer et trouva une place d'employé dans la ville de Digoin, la mort dans l'âme.
On le trouva flottant dans le canal deux mois plus tard.
Son cadavre était épouvantablement maigre.
30 mars 2008
Carte Postale #27
Nous enterrâmes Claude Murcier à Bourgoin-Jallieu en mars 1986 alors qu'on s'apprétait à fêter son centenaire. Il était mort en bonne santé, s'étant plié jusqu'à la fin de sa vie à une discipline athlétique rigoureuse. Flexion, extension, inspiration, expiration, une habitude remontant à son jeune temps et à sa plus grande passion : les chasseurs alpins. On l'enterrait d'ailleurs avec sa tarte, ses fourragères, ses galons de première classe, ses bas blancs et ses chaussures de montagne. On sonna même Sidi-Brahim pendant la mise en terre et Claude, allongé dans sa couche austère, semblait au garde à vous, raide comme un piquet, tombé silencieux, sous le choc, comme une muraille.
L'ensemble du cortège défila devant le trou, y jetant une jonquille, et l'on sentait dans cette foule une certaine impatience à laisser la cérémonie pour se rassembler autour d'un verre comme s'il y avait une urgence à tous se rencontrer, un sujet brûlant à aborder sans plus tarder.
Il faut dire que l'on n'ensevelissait pas n'importe qui ce jour : dans la tombe gisait le dernier témoin de la plus picrocholine des guerres qu'eut connu le vingtième siècle. Selon son humeur, Claude lui donnait ironiquement le nom de "guerre de 1907-1908", ou bien, avec des airs de conspirateur, racontait sa participation à l'incident qui avait failli hâter de sept ans la Grande Guerre.
Claude était de ces gens qui ne savaient pas comment travailler, ce n'était pas un imbécile, il était même assez intelligent pour voir ce qu'il ne savait pas faire. Il avait par exemple tenté de trouver un patron, après avoir constaté sa complète incompétence à apprendre quoi que ce soit à l'école, hormis à écrire. Mais c'était toujours la même chose : le blé semblait lui pourrir entre les mains, les pas de vis se faussaient dès qu'il donnait un tour d'écrou, et on n'avait jamais vu un vitrier réussir aussi bien des découpes en vagues quand elles devaient être droites.
Par contre c'était un champion à la chasse le Claude. Dès que ça bougeait dans un buisson, il épaulait et le faisan avait à peine le temps de montrer une plume qu'il roulait déjà dans la bruyère. Dès lors il lui restait deux choix pour gagner sa vie : le braconnage ou l'armée. Comme il était honnête, il s'engagea, et comme il était de nature curieuse et friand de connaître de nouveaux horizons, il s'engagea au 7° bataillon de chasseurs alpins, bataillon de fer, bataillon d'acier.
Il sillonnait avec bonheur les montagnes en compagnie, et de leur sommet contemplait ce paysage encore vierge, cherchant parfois quelqu'indice de la frontière franco-italienne sur laquelle il devait veiller. Car elle était là sa tâche sublime : veiller à ce que l'ennemi, jaloux de leur indépendance, ne s'avance dans la mère patrie. L'ennemi, c'était l'italien, ce boche méditéranéen, qui, à l'instar de ses alliés qui avaient confisqué l'Alsace et la Lorraine, lorgnait sur la Savoie et Nice.
On ne peut pas dire cependant que l'atmosphère au col du petit Saint Bernard fût tendue : l'hiver il n'y avait guère de monde à l'air, et l'été on préférait humer le parfum des fleurs et des herbes. Il y avait presqu'une sorte de détente entre les Chassseurs et les Alpini qui se reconnaissaient à force de se voir. Et jamais il n'y aurait eu la guerre de 1907-1908 sans ce maudit lapin.
Un lapin dans ces contrées était un animal aussi incongru qu'un chamois sur la côte d'azur. Il était apparu un jour de printemps sans qu'on sache d'où il pouvait venir, mais selon toute apparence il se plaisait dans les environs des postes de douane, se régalant de la végétation alpine, folâtrant parfois en territoire français, parfois en territoire italien, vaguemestre animal qui traversait le no man's land. Les soldats l'avaient observé avec étonnement d'abord, puis avec amusement, avaient faits des hypothèses sur son origine, sur son habitat.
C'est d'ailleurs Claude qui repéra le terrier. Il fallait pour cela son regard perçant et son expérience de chasseur. Le repère du rongeur avait deux ouvertures : l'une dans le no man's land et l'autre une dizaine de mètres derrière la cabane des soldats transalpins. Puis on s'amusa avec l'animal que l'adjudant avait surnommé "Jeannot l'alpin", on lui lacha les chiens au cul : Jeannot était toujours plus rapide ou plus malin que les lourds Saint Bernard.
Enfin les soldats, quand ils étaient désoeuvrés des deux côtés, inventèrent une sorte de tennis lapin qui consistait à se renvoyer le rongeur en lui faisant peur. Le but était de l'empêcher d'entrer sur le territoire national. Les tournois durèrent tout l'été et se prolongèrent durant l'automne, période à laquelle ils devinrent plus athlétiques, la couche de neige empêchant les hommes de se mouvoir facilement.
Le lapin, lui, filait toujours aussi vite et c'était étonnant de voir la boule de fourrure brune zigzaguer comme un éclair sur le manteau blanc sans jamais s'y enfoncer. Il avait atteint une taille admirable, peut-être grâce à ses exercices, et une idée germa alors chez les Chasseurs.
Le col n'était plus facilement accessible et faudrait désormais vivre sur les réserves faites au cours de l'été ce qui impliquait une nourriture grossière, rare et insipide. On ne sait qui dit en premier que le lapin ferait un bon appoint à l'ordinaire, peut-être était-ce cet abruti de Veran, qui avait le chic pour lancer des idées qui semblaient bonnes à priori mais se révélaient calamiteuses à l'utilisation.
Toujours est-il qu'au match suivant, les français se firent marquer un point très tôt dans le match. Claude Murcier épaula alors, prit bien son temps car il n'aurait qu'une tentative et quand il fut sûr d'avoir l'animal dans son viseur, il tira. Jeannot fut touché en pleine course et boula sur la neige, l'éclaboussant de quelques gouttes de sang. Comme il retournait à ce moment-là vers le camp des Alpini, il dépassa la barrière et finit sa course trois mètres plus loin, dans le no man's land.
Le caporal Robert se hissa par-dessus l'obstacle pour aller chercher le repas du soir. Il tendait la main vers les oreilles de l'animal lorsqu'une seconde détonation claqua dans l'air. La neige sembla exploser devant le caporal qui arrêta net son geste. De l'autre côté de la fontrière, un soldat italien le tenait encore en joue, sa carabine fumait. Pour voir, Robert tendit à nouveau la main. Deux coups simultanés répondirent à ce geste, les balles s'enfoncèrent juste devant lui, le faisant battre en retraite, tandis que tous ses camarades se mettaient à l'abri.
Il y eut un moment de silence. Puis un nouveau coup de feu. La carabine de Murcier avait repris du service et l'italien qui avait pénétré le no man's land s'en repartit bredouille. C'est ainsi que se passa cette drôle d'après-midi. Chaque tentative pour aller saisir le lapin était suivie de l'armement d'une carabine, puis du retour du soldat en mission de ravitaillement. On alluma les projecteurs pour la nuit, les deux camps restèrent sur leurs positions, leurs soldats camouflés : limiers invisibles couchés dans les sillons.
L'adjudant fit un rapport par le télégraphe. Et le lendemain on put constater que de l'autre côté on avait eu la même réaction, puisqu'une délégation vint visiter aussi les soldats transalpins. Sans que ses hommes quitassent leurs positions, l'adjudant expliqua l'affaire au capitaine qui était venu les voir. Le capitaine se trouva fort ennuyé et il fit son rapport télégraphique : des coups de feu avaient été échangés. Le rapport monta la voie hiérarchique, prenant à chaque stade une importance plus grande, une urgence plus évidente.
Le lendemain après-midi, un officier général plénipotentiaire se présentait au col, accompagné d'un traducteur. Ce dernier eut du mal à s'adapter au langage fleuri des militaires mais fut le média du dialogue suivant :
" Pourquoi vous nous avez tiré dessus ?
- A cause du lapin, il est pas à vous le lapin.
- Comment ça il est pas à nous ? C'est Murcier qui l'a tiré.
- Oui mais il est pas chez vous.
- Il y était quand Murcier a tiré.
- De toute façon ça fait rien, il est pas à vous parce qu'il est pas de chez vous, il est italien.
- Et comment tu le sais, tu lui as causé avant qu'il meure ?
- Il a sa maison chez nous alors il est italien.
- N'empêche que vous nous l'avez envoyé, c'est une sorte de réfugié.
- Et c'est comme ça que vous les traitez les réfugiés ? Patrie des droits de l'homme de mon cul oui.
- Y'a que les lapins et les italiens qu'on traite comme ça et tu sais pourquoi ? C'est parce que sinon vous savez foutre qu'une chose : vous reproduire, bons à rien."
Le reste de l'échange était à base d'organes génitaux, de mères baffouées, de familles déshonorées. Cette fructueuse prise de contact dura plusieurs jours. Pendant ce temps, le lapin se desséchait entre les deux barrières. Parfois un corbeau venait se poser pour tenter d'arracher un bout de viande au cadavre, une salve de fusil roulait alors et il ne restait du pauvre volatile qu'une tache de sang et quelques plumes qui volaient.
A bout d'arguments et d'injures, ayant reçu des renforts et le lapin étant totalement décharné à la fin de l'hiver, chaque camp fit enfin un pas vers l'autre. Il fut convenu que désormais tout lapin se risquant dans le secteur serait aussitôt et impitoyablement abattu et enterré dans le no man's land.
Ce fut la fin de la guerre de 1907-1908. Une guerre qui ne vit pas de vainqueur officiel.
Mais de temps à autre, quand il avait fini de raconter son histoire, Claude Murcier sortait de sa poche un porte-bonheur, une patte de lapin, et confiait à voix basse, mais avec un ton rauque et l'oeil brûlant :
- Dans la nuit que je suis allé la chercher celle-là. C'est nous qu'on l'a gagné la Guerre du Lapin, c'est nous."






