LeCartophile

Une carte postale, un monologue, une situation, un monde à inventer.

15 mai 2008

L'ogre.

   

lmaje soleil écrase la vallée. On doit être en été comme le suggère la hauteur des herbes folles de certaines pâtures, comme le suggère aussi la gangue de torpeur qui a envahi le village. On peut dire qu'il n'y a pas un bruit tant sont monotones les stridulations des grillons et le ruissellement de la petite rivière. D'ici on ne les entend guère, mais deux rires s'élèvent presque sans discontinuer de deux sillages fendant les chiendents. Pourtant si l'on s'approchait un peu, si l'on s'approchait beaucoup, on serait pris dans un tourbillon de cheveux, de jupes, accompagné d'un nuage de sauterelles.

    Elles sont deux à jouer follement dans les herbes que dominent à peine leur chevelure, l'une blonde et l'autre brune. Quand elles se baissent, elles se perdent l'une l'autre. Alors elles se relèvent, se poursuivent, courent ou rampent, crient, pouffent, s'attrapent et rient à pleine gorge en roulant parmi la végétation. Elles sont essoufflées, leurs mollets égratignés saignent un peu et grattent beaucoup, elles suent tellement que leurs habits leur colle à la peau. Elles allaient reprendre leur poursuite mais soudain elles s'arrêtent.

    Elles étaient tant à leur affaire qu'elle ne l'ont pas vu arriver. C'est une silhouette d'abord, parce qu'il est à contre-jour et qu'on ne peut guère le regarder qu'en fermant un oeil et en plissant l'autre. Quand on met la main en visière, pour éviter d'être ébloui, on peut constater qu'il s'agit d'un jeune homme, mince et presque maigre, qui affiche un certain soin dans son apparence. Malgré la terrible chaleur du soleil au zénith, il a gardé un pantalon, et des chaussures fermées. Il regarde les enfants avec un sourire bienveillant qui dénote cependant une assurance peu commune.

    Les petites s'avancent, soudain plus calmes. Il semble les attendre. Il les attend. Autrefois, il les a apprivoisées, et il n'ont plus besoin aujourd'hui d'échanger la moindre parole. Elles lui prennent la main ,la blonde à droite, la brune à gauche et le cortège se met en marche, le pas assuré. Le jeune homme siffle un air déjà entendu, une chanson de boucher et de Saint Nicolas. Ils tournent bientôt à droite : le chemin est rare et descend jusqu'à l'ancien lavoir tout en bas du village,  sous les frondaisons  d'un grand aulne.

     Là, les maisons se sont écroulées et personne ne vient plus sinon pour chercher des champignons. L'eau est peu profonde et très claire : le fond de la rivière est fait de petits galets. On y trempe un pied pour rire, puis un deuxième, on s'éclabousse pour rire, et puis on rit beaucoup. Bientôt les robes trempées sèchent au soleil sur une large pierre et les deux enfants s'éclaboussent avec les mains. Elles s'ordonnent l'une à l'autre d'arrêter, ce qui les incite à continuer.

    Le jeune homme s'est mis à l'écart, assis sur un rocher, il cueille des petits graviers dans la paume de sa main gauche et le jette au mitan de la rivière, il fait des ronds. On a l'impression qu'il n'épie pas les deux fillettes. Il va arriver cependant un moment où il quittera son affût. En amont, l'eau volera sans cesse, dessinant presque un arc-en-ciel. Il se penchera nonchalamment sur le cours d'eau, recueillera quelques gouttes dans la coupe de ses mains, les portera à sa bouche pour les engloutir avec des manières de gourmets.

    Elles riront de lui, de son visage qui se crispe soudain, de ses yeux mi-clos dont on n'aperçoit plus que du blanc, de sa bouche entrouverte d'où pourrait sortir un grondement animal. Elles riront parce qu'elles ne connaissent pas sa colère. Elles sont comme ça les petites filles auxquelles ont n'a pas assez lu de contes de fées. Elles n'ont plus peur des ogres.

§§§

    Les plus anciens de mes lecteurs reconnaîtront ce texte, du moins en reconnaîtront le thème. J'espère que la forme en est un peu meilleure.

Posté par MonsieurMonsieur à 18:41 - Contes de notre enfance - Reloaded - [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

13 mai 2008

Pas carte postale

    Cela n'est pas dans mes habitudes ici, mais je m'en vais vous faire profiter de mes états d'âme. C'est pas dommage moi je vous le dis, z'avez bien de la chance et tout. Vous pouvez constater que le blog s'étiole. C'est pas de ma faute. C'est une question de circonstances. C'est arrivé au premier blog pour une question de titre et de listes, c'est arrivé au second qui se sclérosait dans une routine faite de chroniques déjà réglées, telle le lundi, telle autre le mercredi...

    Donc j'en suis encore à ce point : je commence à m'ennuyer. Le principe est bon et servira je pense encore pour d'autres nouvelles. Mais il a un revers. La carte postale ne peut être d'intérêt que si elle contient du sens. Or, depuis la démocratisation du téléphone, et maintenant de l'internet, la carte postale n'a plus de contenu, ce contenu si délicieux parce qu'il est différé.

    C'est pourquoi mes récits sont figés dans une époque hélas, dans de moeurs qui vont avec, même s'ils ne sont pas si différents des notres. Voilà pourquoi j'écris peu ces derniers temps, d'autant qu'écrire pour moi n'est pas une sinécure. J'ai du mal, j'écris lentement avec des gros doigts qui tapent les touches d'à côté alors hein si c'est aussi pour tourner le même univers encore et encore...

    Cependant j'ai trouvé une ou deux cartes qui semblent offrir des possibilités, donc je vais continuer ces nouvelles. De plus, je pense que la plupart de mes récits déjà écrits méritent une réécriture. Je m'y mets et je vous tiens, ma chère dizaine de lecteurs, au courant. Il me faut tout de même maintenant trouver comment remplir ce blog. Le blog de vie m'ennuie, je pense en avoir fait le tour, ailleurs, à un autre moment. Le blog d'opinion est souvent idiot parce qu'épidermique et manquant de remise en cause.

    Je vais devoir donc réécrire des nouvelles, d'autres nouvelles. Putain de moi. Heureusement que j'ai de vieilles idées (c'est normal pour un vieux) qui trainent dans les coins. Il s'agira donc encore de nouvelles. Certaines existent déjà, écrites par moi, je les écrirai une nouvelle fois. Ainsi je vais pouvoir commencer dès demain... Le cartophile va donc ajouter une catégorie. 'est idiot de faire un grand discours pour ça hein ?

    En même temps, je ne suis pas bien malin.

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04 mai 2008

Carte Postale #30

cp30  cp30vso
/Merci à la mère Castor qui m'a envoyé cette jolie carte postale et m'a ainsi rendu un fier service./

    Régis était un peu rouge, mais fermement décidé, du haut de ses vingt-deux ans, a franchir le pas avec Coco. Le problème du jeune homme tenait à la fois au prestige et au pécuniaire. Régis était encore puceau et avait de plus en plus de mal dans les réunions de jeunes mâles à mentir sur ce point, se trouvant parfois dans un flou technique qui ne lui permettait pas de renchérir sur ses amis. De plus, il gagnait assez chichement sa vie et sa vieille mère le surveillait d'assez près pour qu'il ne puisse pas faire un tour au bordel. Il avait donc décidé de tenter sa chance avec une vraie femme.

    Peu de gens auraient eu cependant l'idée de dire de Coco qu'elle était une vraie femme. Les suffragettes avaient beau être passée par là, une jeune femme aussi libre d'esprit et de moeurs était une rareté. D'ailleurs on la croisait la plupart du temps au bistrot des Pêcheurs, en train de prendre son apéritif à la sortie de l'usine, car elle avait refusé, une fois la guerre finie de rendre son établi à un homme. Ce n'est pas qu'elle trouvât vraiment gratifiant le travail à la chaîne, mais elle voulait prouver que, comme elle le disait, "la femme est un homme comme les autres".

    D'ailleurs, au moment où Régis entra dans le troquet, elle était en train de le démontrer avec brio, commandant une tournée générale tandis qu'elle éclusait son troisième godet de blanc. Une clameur s'empara du groupe accoudé au bar, laquelle clameur cherchait à tempérer l'enthousiasme de la demoiselle. Elle se récria à son tour, leur affirmant qu'il était bon pour le travailleur de prendre un moment de détente avant de rentrer à la maison, et que si leur bonne femme gueulait elle avait qu'à venir mettre les deux mains dans le cambouis, on en rediscuterait après. Régis n'écoutait de toute façon pas ce qui se disait, il admirait la silhouette de Coco, se demandant comment un bleu de chauffe pouvait aussi bien mettre en valeur un fessier.

    Parce qu'elle avait beau sortir du boulot avec de la graisse sur le visage, toute luisante de la sueur accumulée durant ses huit heures de travail, Coco restait charmante. Si elle avait été coquette on aurait pu dire qu'un sac l'habillait, comme elle ne l'était pas, un sac l'habillait vraiment. La grâce semblait l'habiter en tout moment, fût-elle en train de serrer un boulon de toutes ses forces, la rougeur qui lui venait alors lui seyait. Même s'ils ne se le disaient pas, les autres ouvriers ne pouvaient s'empêcher de jeter un oeil régulièrement à son établi, alors vous pensez si ils l'accompagnaient volontiers prendre un pot à la sortie.

    Mais accoudée au bar comme elle l'était, Coco devenait curieusement asexuée, et tous ceux qui l'y suivaient ne restaient que parce qu'ils se sentaient en bonne compagnie. Il faut dire que les blagues fusaient, qu'elle avait une façon de vous raconter sa vie qui vous faisait d'abord sourire, puis rire jusqu'aux éclats. En ce moment même, elle racontait ses dernières vacances, dans le sud, et comme il était agréable de se retrouver à poil dans le sable, même si ça grattait un peu la raie quand on se remettait en route pour la pension. Les garçons eurent tous un rire gras, seul Régis se mit à rougir un peu plus : il avait imaginé la scène mais n'avait pu aller plus loin que le tableau représentant Coco nue sur le sable, quasiment offerte, son bleu pendu nonchalamment sur un buisson.

    A cause de son caractère sans gène, les bonnes femmes, comme elle les appelait, voyaient Coco d'un mauvais oeil. Cette espèce de révolutionnaire en acte avait mauvais genre. On ne pouvait avoir avec elle une conversation sensée, sur un sujet décent, avec des mots simples. Jamais rien à dire sur le temps qu'il faisait, jamais, jamais un mot sur les gens et leurs petits problèmes, pas une once de compassion. Elle ne se gênait même pas pour vous dire que ça la barbait drôlement, mais elle ne s'était pas vu cette salope, à parler toujours de vulgarités.

    D'ailleurs en ce moment même elle racontait comment elle se prélassait avec "la lune face au soleil" et Mimile s'en étranglait de rire. Régis s'approchait lentement, se contraignant à respirer avec calme afin de faire refluer le sang qui lui était monté au visage. Il ne s'était pas spécialement habillé, voulant se donner un air d'affranchi, loin des clichés des romans de gare.

    Il avait longuement réfléchi à la meilleure méthode pour perdre son pucelage. Les fleurs et les serments, il les avait écartés parce que c'était une façon de faire qui manquait vraiment de virilité. Du coup, la plupart des filles qu'il connaissait avaient aussi été écartées, la conclusion de sa réflexion avait donc été évidente : Coco était la seule pouvant accepter de coucher avec lui simplement, sans faire de chichis. Il avait répété la  veille au soir ce qu'il avait à dire et à faire, puisant dans les diverses expériences que ses camarades lui avaient confiées.

    Il suffisait de se lancer.

    Coco parlait maintenant des dangers de rester en tenue d'Eve trop longtemps et comment sa lune, comme celle de la nature, brillait la nuit à cause du coup de soleil qu'elle avait reçu. Mimile en pleurait. Régis s'avança et plaquant virilement une main au panier de la jeune femme lança un nonchalant : " Ben j'espère qu'il s'est rétabli, ça m'arrangerait pour ce soir."

    On en tendit rarement dans un bistrot un silence d'une telle qualité.

    Quelques secondes plus tard Régis passait le seuil en roulant, le nez dégoulinant de sang.

    Coco se réinstalla au bar : "Vous méprenez pas les gars, c'est pas que je sois vexée, mais la classe, ça s'improvise pas, ça s'apprend. Et moi j'ai le coup de pied dans l'oigne pédagogique. On en était où des aventures de mon cul en vacances ? "

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27 avril 2008

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Voici le petit texte fait pour l'anniversaire de Mlle Bille, qui a encore perdu un an aujourd'hui.

Jean Perrot était petit, maigre, bistre de teint. Enfin quiconque l'aurait vu l'aurait jugé comme tel, mais Jean était si peu remarquable qu'il n'était jamais remarqué. Il faisait partie de ces gens qu'on ne voit pas. L'humanité est en effet divisée en trois types principaux : les gens que l'on ne peut s'empêcher de regarder, ceux qu'on évite de regarder et ceux qu'on ne peut voir. Perrot faisait partie de la troisième catégorie, ce qui expliquait qu'il soit devenu archiviste à la bibliothèque municipale.

En surface, il y avait plusieurs grands meubles, remplis à en exploser de fiches cartonnées du même modèle. Les emprunteurs y cherchait leur bonheur après avoir ouvert l'interminable tiroir "Och-Ode" ou "Hul-Iba", recopiaient la fiche qui avait suscité leur intérêt sur un formulaire rose et se dirigeaient vers le comptoir où ils tendaient le-dit formulaire à une bibliothécaire revêche et chaussée de lunettes demi-lunes, des bibliothécaires réglementaires. Enfin ils allaient attendre dans un coin sombre que le livre vint comme par magie se poser  à leur côtés.

C'était ce temps de latence dont Jean était le maître, caché dans son antre, sans que nul ne le sache. Le reste du personnel lui-même semblait ignorer ce qui se passait dans les arcanes du sous-sol, très peu d'entre eux étaient capable de donner le nom de l'archiviste mais ils étaient unanimes quant à l'excellence de son travail. Perrot était capable d'une très grande célérité. C'était si étonnant qu'il s'ensuivit un pari.

Gérard fut le premier à proposer de voir quelle serait la cadence maximum que pourrait supporter l'archiviste. Un bibliothécaire se mit à remplir des fiches de prêt, puis un second vint lui prêter main-forte, enfin toute l'équipe se mit à gribouiller des références diverses avec une frénésie d'autant plus forte que les livres ne cessaient de sortir de façon tout-à-fait régulière. Les piles de bouquins semblaient même avoir un air narquois.

Il fallut se rendre à l'évidence, l'archiviste avait été le plus fort : il fut décidé  à l'unanimité de descendre féliciter l'employé modèle et de savoir quel était son secret. On mit un certain temps à trouver l'escalier, mais bientôt la troupe se trouvait dans un couloir sombre, que nul ne se rappelait avoir jamais emprunté. A la lumière du briquet d'Andrée, les bibliothécaires s'enfoncèrent résolument sous terre, se sentant presque guidés par un réseau ed petites lignes dans la poussière du sol, qui semblaient autant de petits chemins.

Ils parcoururent de longues allées bordées de livres, se sentant confusément épiés, jusqu'à ce qu'une petite lumière leur indique le lieu où se tenait leur collègue. D'humeur soudain potache, ils décidèrent d'entrer dans le petit bureau sans frapper. Funeste erreur qui les mit face à un terrible spectacle. Le bureau grouillait littéralement. Une infinité de points noirs et brillants couvrait la plupart des surfaces libres, cette mer était toujours en mouvement : des milliers de cafards entouraient un petit bonhomme à l'air falot, lui montant sur les mains, s'y arrêtant un moment puis en repartant avec leur hystérie habituelle.

Des cohortes d'insectes portaient de lourds ouvrages, les ramenant des rayons ou les y amenant, les posant sur le chariot. Puis ils revenaient sur les mains de Jean pour reprendre leurs ordres.

Jean leva un regard terrifié. Andrée s'évanouit. Les trois autres filles partirent en courant. Roger et Pascal se tenaient pétrifiés. Jean-Paul vomit.

Un an plus tard jour pour jour, Jean Perrot reçut la médaille de la ville pour avoir découvert et exploité cette nouvelle énergie, la plus biologique qui soit : celle des cafards.

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13 avril 2008

Carte Postale #29

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    Appelez-vous Suzanne, vous n'êtes qu'une vieille bique, mais si votre prénom se trouve réduit à Suzon ou Suzette, voilà qui vous transfigure et prouve une chose : vous êtes aimée.  Et Suzanne Pellissier était aimée, plus que ça, admirée. Suzon se démenait pour tenir le ménage, pour élever l'enfant, seule dans la maison sombre qu'elle n'avait pas fini de payer. Elle n'était pas fille-mère, et c'était bien heureux, mais son homme était loin, bien loin, à gagner l'argent qui leur permettrait un jour de s'installer au pays et de gagner bourgeoisement leur vie.

    Ils s'étaient mariés à l'église un beau jour de juin, Henri et Suzanne, et ma foi, ils formaient le plus beau couple du monde. En ces lendemains de guerre, on avait bien besoin de rêver un peu. Ils étaient tous les deux beaux, charmants et surtout, ils s'aimaient, depuis longtemps. Ce n'était pas pour rien qu'Henri avait rejoint le résistance, c'était pour pouvoir au jour de la victoire, pavoiser devant Suzanne.

    Elle-même avait su résister à toute tentation pour s'offrir à son héros. Ce jour de juin 1946, il y eut donc une grand fête et les mariés sortirent de l'église sous les fusils-mitrailleurs des FFI se croisant dans une haie d'honneur qui sentait la poudre et le bon goût. A l'auberge, on mangea du pâté fait maison, un signe extérieur de richesse, étant donné la rareté du cochon.

    La nuit de noces se passa le mieux du monde, les deux tourtereaux pouvant enfin partager le moment dont ils rêvaient depuis si  longtemps, un moment intense de tendresse et de sauvagerie mêlées. Il ne dormirent guère pendant une bonne semaine, tout entier l'un à l'autre, rassurés de trouver dans cette complicité physique le pendant de leur connivence sentimentale.  Bref, ils s'entendaient si bien au lit que Suzon tomba tout de suite enceinte, ce qui posa un gros problème : ils n'étaient encore que de grands enfants et trouver un métier dans la région n'était pas si  simple, surtout pour quelqu'un comme Henri qui n'avait pas de réelle qualification.

    Ils étaient tous deux bien trop amoureux l'un de l'autre pour accepter, comme le voulaient les parents, d'occuper une chambre dans une des maisons familiales. Ils voulaient leur intimité et il ne serait pas dit que l'enfant à venir ne devrait son éducation qu'à la pitié grand-parentale. La mère Fradin venait de passer et sa maison était donc à louer.

     Henri se démena pour obtenir quelques prêts et paya six mois de loyer d'avance, il refusa tous les passe-droits qu'on eût voulu  lui faire en sa qualité de héros, de jeune marié, de garçon sympathique et honnête. Il n'aurait pu en être autrement s'il voulait conserver tout l'amour qui le liait à sa Suzanne.

    Il fut donc décidé que durant quelques années ils tireraient certes le diable par la queue, ils seraient certes séparés, mais qu'il fallait en passer par là afin que le couple puisse s'installer au pays, et ouvrir le petit commerce dont chacun avait envie. Il y eut bien un semblant de discussion sur la nature du dit commerce, mais Henri, qui avait dans l'idée d'ouvrir une quincaillerie, se rendit aux arguments de sa tendre épouse : elle tiendrait le magasin le temps qu'il gagne de quoi rembourser les dettes, et c'était un commerce trop masculin pour elle.

    Le mari n'ayant plus rien à prouver concernant sa virilité accepta donc qu'on ouvrît une mercerie, après tout ce n'était qu'un magasin de bricolage pour femme, cela revenait donc au même. Le lendemain à l'aube, Henri fit son premier voyage vers la ville pour y trouver un travail.

    Il revint le soir, à moitié joyeux, porteur de deux nouvelles. La bonne nouvelle était qu'il avait déjà trouvé un travail, la mauvaise était que ce travail le condamnerait à être loin de la maison pendant de longues périodes et il partirait dès le lendemain. Ils ne dormirent pas cette nuit-là. Jusqu'à tard dans la soirée, ils pesèrent le pour et le contre, et finalement, leur décision prise, ils firent l'amour durant le reste de la nuit, comme pour faire provision , pour anticiper leur longue séparation.

    Le lendemain, Suzon alla seule faire les courses à l'épicerie. On demanda des nouvelles d'Henri, si il était encore descendu à la ville, et que c'était pas si facile de trouver un emploi.  Suzon avait un air de fierté quand elle annonça à tout le village qu'Henri avait déjà trouvé un gagne-pain, et dans la haute société : il était chauffeur de maître ! On s'extasia beaucoup, affirmant bien fort qu'il avait déjà un pied chez les gens importants.

    Bien sûr certains furent déçus quand ils apprirent qu'il ne s'agissait pas d'un emploi dans l'administration, chauffeur du préfet, voilà qui avait de l'allure, mais qu'Henri était désormais au service d'une famille d'industriels, des gens qui voyageaient beaucoup et, nécessairement à qui il fallait une voiture et un chauffeur personnel.

    A partir de ce jour, les mandats arrivèrent régulièrement, permettant à Suzon de régler les dettes, de vivre assez bien, de préparer la maison en vue de l'arrivée du bébé et même de mettre un peu de côté à la caisse d'épargne pour réaliser le projet, d'ailleurs elle acceptait quelques ménages pour augmenter sa pelote : une bien courageuse fille cette Suzon.

    L'épicerie devint son lieu de vie sociale, c'est là qu'elle attendait le facteur et qu'elle lisait les cartes d'Henri qu'il lui apportait deux à trois fois par semaine.  Il y décrivait par le menu son parcours, sur les routes de France toute la journée, jamais en place, toujours par monts et par vaux. C'était un régal pédagogique pour les femmes du village qui, après avoir écouté la prose météorologique d'Henri, se précipitaient sur l'envers pour s'émerveiller de la richesse et de la splendeur touristique de leur nation.

    On trouva fort impressionnant le pont du Gard, d'autant qu'il avait été entièrement construit "à la main", la place Stanislas brillait que s'en était un bonheur, on trouva très cocasse que Pont-Aven porte le même nom que les galettes, les Pyrénées furent jugées très majestueuses, mais moins vertes que celles de la région... La vieille Catherine Guigney eut d'ailleurs un mot pour résumer son enthousiasme : "Les voyages, ça fait voir du pays." On opina du chef.

    Henri ne revint que pour l'accouchement du petit : un garçon qu'on nomma Antoine. La naissance liée à sa longue absence fit qu'il fut fêté comme un héros. On le soumit à un feu roulant de questions concernant son activité, mais il garda une discrétion toute professionnelle, se refusant à parler de ses employeurs, semblant embarrassé même quand il s'agissait de les évoquer.

    Il ne resta qu'une semaine au pays, une semaine qu'il consacra presqu'exclusivement au petit et surtout à sa mère. Leur séparation n'eut cependant rien de pathétique, ils eurent l'un vers l'autre un long regard embrasé et Henri se mit en route pour prendre son bus. Il s'était à peine éloigné de trois pas que Suzon le rappela :

    - Mon chéri, ça serait bien que j'ai une photo de toi, tiens une photo de toi en uniforme, avec la voiture pourquoi pas ?


    Henri sembla réfléchir, hocha la tête sans un mot. Sur la place le car corna, c'était le troisième appel, le dernier. Henri eut un rapide geste de la main, se retourna et s'en alla au pas de course  pour attraper au vol le car brinquebalant. Une fois installé sur son siège, il se plongea dans ses pensées : ses sourcils s'étaient froncés.

    Pendant six longues années, Suzon dut se débrouiller seule, avec le petit sur les bras et bientôt une seconde enfant : Bernadette. Henri arrivait à rentrer à la maison deux fois l'an pour une semaine. Il supervisait l'installation du magasin, félicitant sa petite femme pour le merveilleux travail qu'elle fournissait. Elle le félicitait derechef pour le travail de forçat qu'il devait accomplir puisque le montant des mandats ne cessait d'augmenter. De félicitations en félicitations, ils finissaient toujours au lit, car ces deux-là éprouvaient l'un pour l'autre une passion dévorante que la séparation en faisait qu'attiser.

    A l'ouverture de la boutique, et malgré son absence, Suzon voulut que son mari soit avec elle : elle accrocha donc en bonne place sa photographie, qu'elle avait fait agrandir pour l'occasion. Derière le comptoir, Henri se tenait désormais en pied, ou plutôt en bottes, vêtu d'un uniforme à galons, quasiment au garde-à-vous devant une superbe voiture qu'on identifia comme une Bentley. Le poster en noir et blanc était superbe, on le dit bien sûr à Suzon.  C'était à chaque fois l'occasion d'un panégyrique à propos de ce brave Henri qui se sacrifiait loin de sa famille, il arrivait même que la jeune femme écrase une larme.

    Il fallut donc six ans pour que les dettes soient payées et que le petit commerce tourne assez bien pour leur permettre de vivre et d'élever leur famille. Henri rentra. Il s'installa dans la petite maison et il alla donner la main au magasin. Il s'occupait du rangement, des comptes, c'est aussi lui qui empruntait la camionnette de Bébert pour aller chercher les fournitures en gros.

    Les deux époux s'étaient retrouvés et, s'ils ne l'envisageaient pas vraiment, ils faisaient tout pour que leurs enfants héritent d'un nouveau petit frère. D'ailleurs ils irradiaient tant le bonheur qu'il n'était pas rare qu'on passe le seuil de la mercerie juste pour le plaisir de goûter cette atmosphère apaisante, justifiant la visite par l'achat d'une bobine de fil ou d'un jeu d'élastique dont on n'avait que faire.

    Cela faisait six mois qu'Henri et Suzon filaient le parfait amour lorsque la voiture vint se garer en face de la boutique. C'était la Bentley devant laquelle Henri posait, au-dessus du comptoir. La vieille Benoîte Poncet qui était venue se réapprovisionner en boutons de culotte le remarqua bien et s'exclama :

    - Mais c'est vos patrons, M'sieur Henri, ah ben, c'est bien aimable de venir vous rendre visite.
   
    Henri se pétrifia.

    Il sortit d'abord de l'automobile une chevelure noire et broussailleuse qui surmontait un visage rougeaud orné d'une magnifique moustache cirée. Puis s'extirpa difficilement de la voiture un énorme ventre qui pointait hors d'une veste rouge vif à brandebourgs dorés et se mit en marche vers la mercerie. Ses bottes brillaient de mille feux et il entra en poussant violemment la porte.

    - Hé ben mon Riton, j'en ai eu du mal à te retrouver mon gaillard.

    L'interpelé semblait avoir soudain perdu une bonne tête, il s'était recroquevillé dans un coin du comptoir, le regard affolé. Suzon, interloquée, s'adressa à l'étrange personnage :

    - Je vous pardon, monsieur... monsieur ?

    - Riglioni. Et faut pas s'excuser, on est de la même famille après tout ou peu s'en faut ma petite Zézette. Ah je vois que la photo de l'homme est bien en place, c'est bien mon Riton, faut garder les souvenirs. Ah ma petite Zézette ton homme c'est le meilleur conducteur de caravanes que j'ai connu. Et puis il faut dire ce qui est, l'habit de Loyal lui allait mieux qu'à moi hein. C'est pour ça que je viens mon Riton, t'es parti un peu vite et je te devais une semaine de salaire. Ca fait pas bezef' tu me diras, mais les bons comptes font les meilleures soupes...

    Il eut alors un rire qui semblait un rugissement et il posa énergiquement un paire de billets sur le comptoir. Puis il se cassa en deux devant les dames, manquant de tomber en avant et prit congé aussi brutalement qu'il était arrivé, non sans adresser à la cantonade un dernier boniment :

    - Et si jamais le cirque Riglioni passe dans les parages, n'hésitez pas hein, il y aura toujours des places gratuites pour les petits et un coin de table pour avec la troupe. Nous autres on n'oublie jamais un camarade.

    La voiture repartit en trombe. A l'intérieur du magasin, le silence était d'autant plus pesant que le contraste avec l'intervention de Monsieur Riglioni était fort. Ce fut la vieille Benoîte qui osa le briser, demandant combien elle devait puis s'échappant le plus discrètement possible. Aussitôt la vieille sortie, Suzon alla baisser le rideau et enlever le bec de cane de la porte.

    La nouvelle fit bien vite le tour du bourg, la voiture n'était pas passée inaperçue. On en rigola bien du fait que l'Henri, qu'on croyait dans la haute, il faisait le clown sur les routes depuis six ans.

    Même que comme spectacle ça devait pas bien être fameux, vu comme il était rigolo.

    A partir de ce jour-là, on ne vit plus Henri que fugitivement, qui travaillait dans l'arrière-boutique. Le grand portrait avait disparu. Suzon restait toujours aussi aimable mais elle avait acquis une dureté dans les traits qu'on ne lui connaissait pas jusqu'alors.

    Bien sûr étant donné la sympathie qu'ils inspiraient, on ne se moqua jamais d'eux publiquement.

    Juste l'hiver, quand leur petit Antoine allait à l'école, on trouvait qu'il avait un peu le nez rouge ce gamin.

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02 avril 2008

Carte Postale #28

cp28  cp28vso


    Joseph Lamuis poussa un profond soupir lorsque le facteur lui tendit l'enveloppe. Il n'avait pas eu besoin de regarder l'écriture pour savoir qui était l'expéditeur de la lettre, l'absence de timbre sur le coin droit était assez explicite. Il alla chercher les quelques sous qu'il devait désormais à l'administration au fond de sa poche.
    - Le frangin, c'est ça ?
    Joseph se contenta de hocher la tête, il aurait été capable à ce moment précis de trahir la rancoeur qui le consumait, et ça n'aurait pas été bien. heureusement, le digne employé des postes prit ce soupir pour de la compassion :
    - Encore un ennui le pauvre. Il a quand même pas bien de chance, le pauvre Jean, pas bien de chance, dit-il en secouant sa casquette de droite et de gauche.

    Dès sa naissance, on s'en était douté qu'il aurait pas bien de chance le pauvret  : la Jeanne, sa mère l'avait fait sortir un peu trop tôt que prévu, et au lieu du beau bébé annoncé,une crevette violacée sortit de la matrice, une crevette muette. Il fallut quelques coups sur le dos pour que le bébé crache ce que lui obstruait les poumons. Alors s'éleva, comme une sirène d'alarme une plainte, d'abord timide, puis qui gagna en volume au fur et à mesure que sa petite poitrine gagnait en assurance. Tous ceux qui assistaient à cet accouchement eurent le coeur déchiré, la mère la première. Elle tint d'ailleurs à ce que le nouveau-né hérite de son prénom, plutôt que de celui, initialement prévu de Nestor.

    Joseph, son aîné de cinq ans, avait suivi cette scène depuis la cuisine, et n'en connaissait que l'effrayante bande sonore. Le père vint bientôt lui annoncer la naissance du petit frère. Il lui suggéra en même temps de prendre bien soin de ce nouveau venu qui semblait si fragile : le ton était amène, mais les sourcils broussailleux se fronçaient assez pour faire entendre que les manquements à cet ordre pourraient bien se révéler catastrophiques pour les reins de Joseph.

    Le facteur fit un signe de tête, et s'en retourna accomplir le reste de sa tournée. Joseph referma doucement la porte de sa petite maison puis envoya voler rageusement la lettre sur la table, prit une profonde inspiration, garda l'air dix secondes dans ses poumons puis expira bruyamment. Il était à nouveau calme. Même s'il vivait seul depuis le départ de son frère, il détestait ces moments où il était incapable de cacher ses sentiments. Il s'assit et à l'aide de son couteau découpa le haut de l'enveloppe. Il en sortit une carte postale, couverte d'une écriture serrée, quasi illisible. Sans se préoccuper des avant-propos, il lut les phrases du milieu : qu'est-ce que Jean avait donc à lui demander ce coup-ci?

    A dix ans, Joseph était un beau gaillard, un de ces enfants pleins de vie qui passent leur temps à courir ou à chercher une raison de courir, le genre de galapiat que l'on reprend avec le sourire et en secouant leur tignasse ébouriffée. Mais malgré ses jambes musclées, il ne partageait plus ce genre de jeux avec ses camarades. En effet, depuis un an, les parents avaient décidé, quoiqu'il leur en coûte que le cadet était assez grand pour faire parfois un tour en dehors de la maison.

    La mère avait bien un  peu pleuré en voyant ses enfants aller jusqu'à l'épicerie, le grand tenant avec application son frère par la main, ce dernier se retournant fréquemment pour lancer vers la demeure familiale un regard inquiet. Ses yeux sombres et caves semblaient s'élargir encore à ce moment, et il trébucha plusieurs fois, il ne savait pas encore bien marcher. Doucement, patiemment, Joseph le rattrapa sous le regard sévère du père qui vérifiait si le discours sur la responsabilité et l'entraide au sein de la famille avait porté.

    Vingt minutes plus tard ils étaient de retour. La mère n'avait pas bougé d'un pouce et Jean, visiblement soulagé se précipita dans ses bras, lui contant dans un long zézaiement et avec un lanagae approximatif son Odyssée. Il fut fêté comme un héros. Joseph alla s'asseoir dans la cuisine en attendant.

    La carte sur la table était finalement habituelle. Jean était malade. Depuis qu'il était au service militaire, il était toujours malade, du pain béni pour les médecins. Jean était malade et l'ordinaire de la caserne était bien dur. Avec trois quatre francs il pourrait pendant quelques temps améliorer son quotidien. Si cela ne dérangeait pas son frère bien sûr. Il espérait d'ailleurs que Joseph se portait bien, en fait il savait bien que Joseph se portait bien, il avait été gâté par la nature lui. Joseph avait déjà ôté de la pile le mandat postal qu'il irait porter dès le lendemain au bureau de poste. Il alla chercher la plume et l'encre pour le remplir, d'une belle écriture ronde.

    Joseph écrivait bien, et sans faute la plupart du temps, Monsieur Loriot, l'instituteur était ravi de cet état de fait : "Je peux le laisser travailler tout seul, il sait tout faire. Et pendant ce temps je peux un peu mieux m'occuper du Jean, le pauvre, il a bien du mal là aussi."  Ce brave homme ne s'était d'ailleurs jamais rendu compte à quel point l'attention qu'il consacrait au gamin au teint bistre et au dos courbé créait une tension dans la classe. Les autres gamins avaient vite repéré le chouchou à son arrivée. Un soir, ils étaient bien décidé d'ailleurs à lui faire comprendre, gadins dans les poches, prêts à voler, que chaque médaille à son revers.

    Joseph s'était interposé, digne représentant de la solidarité familiale, conscient qu'il fallait qu'il protège le 'tiot qui est pas bien faraud, phrase qu'on lui répétait chaque jour, à la soupe et au déjeuner. Il s'était pris une caillasse dans le front, mais sa prestance et sa carrure avait vite découragé même les plus méchants. Ils étaient rentrés ensemble, Jean en larmes, morveux et son frère ensanglanté. Il avait fallu un bon moment et de nombreux câlins avant que le petit cesse de hurler, on passa le front du grand à l'alcool, ce qui le fit sursauter.

    Tandis qu'il repliait le mandat qu'il venait de finir de remplir, Joseph tentait de lutter contre ce sentiment de frustration, cette impression d'injustice qu'il avait connu toute sa vie, ce feu qui le rongeait chaque jour un peu plus fort et qu'il tentait d'étouffer. Il voulait se raisonner, se dire que ce n'était pas bien grave si à son âge, il n'avait pas encore connu de bonne amie. Joseph aurait eu du succès au bal, il en avait déjà dans la rue, dame, un beau garçon comme lui, bâti comme un chêne, dynamique et affable, il n'en fallait pas plus pour faire tourner la tête aux jeunes filles du coin.

    Mais si on prenait l'un, on prenait l'autre, étant donné que les deux frères vivaient ensemble depuis la mort des parents Lamuis. On ne savait guère de quoi ils étaient morts, elle en janvier 1912, lui le mois de mars suivant - Joseph pensait que c'était la fatigue de s'être occupé du 'tiot - mais le vieux avait fait jurer au grand qu'il prendrait désormais soin de son cadet à leur place, il était si fragile. Et puis le grand avait un métier, tandis que Jean ce serait miracle qu'on lui trouve une tâche qui ne le tue pas.

    On avait bien essayé un temps de le faire engager comme employé à la mairie, mais il écrivait si mal qu'il avait bien fallu se rendre à l'évidence : il n'était pas fait pour un métier intellectuel. D'autre part, son physique désavantageux et ses mystérieuses maladies à répétition lui interdisait toute tâche physique. On le garda donc à la maison, à la plus grande joie de la mère.

    Depuis ce temps-là, les deux frères habitaient donc ensemble, Joseph travaillant d'arrache-pied pour faire vivre le ménage, et Jean se plaignant de ses douleurs tout en trainaillant du fauteuil à la fenêtre. Quand vint l'heure d'être appelé sous les drapeaux, Jean eut bien du mal à sortir de son lit. Mais les gendarmes qui étaient venu le chercher étaient des sans-coeur, des étrangers qui venaient du chef-lieu de canton ; ils l'emmenèrent malgré ses cris et Joseph écopa d'une forte amende pour s'être opposé à eux.

    Il faut croire que dans l'Armée Française, on avait besoin de gens bien mal en point puisque Jean fut jugé apte. C'est alors que les demandes de mandat se mirent à affluer. Toujours brave, et sachant bien que le village était au courant de son courrier, Joseph se trouva dans l'obligation de subvenir aux besoins de son frère absent, lesquels ne cessaient d'augmenter. Heureusement, les tâches ménagères étant moins lourdes depuis le départ de Jean, l'aîné put travailler plus longtemps à la menuiserie pour y pourvoir.

    Bref, ce jour-là encore, le 'tiot lui demandait quelques francs. Il parcourut à pied les dix kilomètres jusqu'au bureau de poste, sans maugréer, au cas où on le verrait. Il ressentait un certain soulagement : c'était un des derniers mandats puisque le frangin serait libéré dans deux mois, à la fin de l'été. Au bureau de poste il tendit son papier, l'employé le data d'un coup de tampon : 28 juin 1914.

    Un mois et demi plus tard, le régiment de Jean fit route vers le front. Joseph se trouva dans un poste de commandement, où l'on avait besoin de gens intelligents, sachant lire et écrire.

    Il ne fallut pas une semaine pour que le grand se rendît compte de l'absurdité de la situation, il commença alors de longues démarches qui, grâce à son opiniâtreté et à ses talents d'orateur, finirent par porter leur fruit : il échangea son poste au chaud contre celui de son frère.

    Quand il revint au village, Joseph avait derrière lui trois ans de tranchée, trois ans de froid, de faim, de souffrances extrêmes. Trois ans qu'il avait donné pour la France et pour son frère. Son premier geste fut d'ailleurs de fleurir la tombe de ce dernier qui s'était brisé la nuque en se prenant les pieds dans le tapis d'on ne sait quel Quartier Général.

    Il y avait sur la tombe trois noms et trois portraits. Et ces trois mauvaises photographies semblaient lui jeter des regards furieux.

    Il essaya bien de se refaire une vie mais il ne pouvait s'empêcher d'entendre que dans son dos on parlait de remords, de laisser mourir son frère à la guerre, à la guerre le pauvre Jean, vous vous rendez compte, il pouvait pas tant en supporter.

    Il se décida donc à émigrer et trouva une place d'employé dans la ville de Digoin, la mort dans l'âme.

    On le trouva flottant dans le canal deux mois plus tard.

    Son cadavre était épouvantablement maigre.

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30 mars 2008

Carte Postale #27

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    Nous enterrâmes Claude Murcier à Bourgoin-Jallieu en mars 1986 alors qu'on s'apprétait à fêter son centenaire. Il était mort en bonne santé, s'étant plié jusqu'à la fin de sa vie à une discipline athlétique rigoureuse. Flexion, extension, inspiration, expiration, une habitude remontant à son jeune temps et à sa plus grande passion : les chasseurs alpins. On l'enterrait d'ailleurs avec sa tarte, ses fourragères, ses galons de première classe, ses bas blancs et ses chaussures de montagne. On sonna même Sidi-Brahim pendant la mise en terre et Claude, allongé dans sa couche austère, semblait au garde à vous, raide comme un piquet, tombé silencieux, sous le choc, comme une muraille.

    L'ensemble du cortège défila devant le trou, y jetant une jonquille, et l'on sentait dans cette foule une certaine impatience à laisser la cérémonie pour se rassembler autour d'un verre  comme s'il y avait une urgence à tous se rencontrer, un sujet brûlant à aborder sans plus tarder.

    Il faut dire que l'on n'ensevelissait pas n'importe qui ce jour : dans la tombe gisait le dernier témoin de la plus picrocholine des guerres qu'eut connu le vingtième siècle. Selon son humeur, Claude lui donnait ironiquement le nom de "guerre de 1907-1908", ou bien, avec des airs de conspirateur, racontait sa participation à l'incident qui avait failli hâter de sept ans la Grande Guerre.

    Claude était de ces gens qui ne savaient pas comment travailler, ce n'était pas un imbécile, il était même assez intelligent pour voir ce qu'il ne savait pas faire. Il avait par exemple tenté de trouver un patron, après avoir constaté sa complète incompétence à apprendre quoi que ce soit à l'école, hormis à écrire. Mais c'était toujours la même chose : le blé semblait lui pourrir entre les mains, les pas de vis se faussaient dès qu'il donnait un tour d'écrou, et on n'avait jamais vu un vitrier réussir aussi bien des découpes en vagues quand elles devaient être droites.

    Par contre c'était  un champion à la chasse le Claude. Dès que ça bougeait dans un buisson, il épaulait et le faisan avait à peine le temps de montrer une plume qu'il roulait déjà dans la bruyère. Dès lors il lui restait deux choix pour gagner sa vie : le braconnage ou l'armée. Comme il était honnête, il s'engagea, et comme il était de nature curieuse et friand de connaître de nouveaux horizons, il s'engagea au 7° bataillon de chasseurs alpins, bataillon de fer, bataillon d'acier.

    Il sillonnait avec bonheur les montagnes en compagnie, et de leur sommet contemplait ce paysage encore vierge, cherchant parfois quelqu'indice de la frontière franco-italienne sur laquelle il devait veiller. Car elle était là sa tâche sublime : veiller à ce que l'ennemi, jaloux de leur indépendance, ne s'avance dans la mère patrie. L'ennemi, c'était l'italien, ce boche méditéranéen, qui, à l'instar de ses alliés qui avaient confisqué l'Alsace et la Lorraine, lorgnait sur la Savoie et Nice.

    On ne peut pas dire cependant que l'atmosphère au col du petit Saint Bernard fût tendue : l'hiver il n'y avait guère de monde à l'air, et l'été on préférait humer le parfum des fleurs et des herbes. Il y avait presqu'une sorte de détente entre les Chassseurs et les Alpini qui se reconnaissaient à force de se voir. Et jamais il n'y aurait eu la guerre de 1907-1908 sans ce maudit lapin.

    Un lapin dans ces contrées était un animal aussi incongru qu'un chamois sur la côte d'azur. Il était apparu un jour de printemps sans qu'on sache d'où il pouvait venir, mais selon toute apparence il se plaisait dans les environs des postes de douane, se régalant de la végétation alpine, folâtrant parfois en territoire français, parfois en territoire italien, vaguemestre animal qui traversait le no man's land. Les soldats l'avaient observé avec étonnement d'abord, puis avec amusement, avaient faits des hypothèses sur son origine, sur son habitat.

    C'est d'ailleurs Claude qui repéra le terrier. Il fallait pour cela son regard  perçant et son expérience de chasseur. Le repère du rongeur avait deux ouvertures : l'une dans le no man's land et l'autre une dizaine de mètres derrière la cabane des soldats transalpins. Puis on s'amusa avec l'animal que l'adjudant avait surnommé "Jeannot l'alpin", on lui lacha les chiens au cul : Jeannot était toujours plus rapide ou plus malin que les lourds Saint Bernard.

    Enfin les soldats, quand ils étaient désoeuvrés des deux côtés, inventèrent une sorte de tennis lapin qui consistait à se renvoyer le rongeur en lui faisant peur. Le but était de l'empêcher d'entrer sur le territoire national. Les tournois durèrent tout l'été et se prolongèrent durant l'automne, période à laquelle ils devinrent plus athlétiques, la couche de neige empêchant les hommes de se mouvoir facilement.

    Le lapin, lui, filait toujours aussi vite et c'était étonnant de voir la boule de fourrure brune zigzaguer comme un éclair sur le manteau blanc sans jamais s'y enfoncer. Il avait atteint une taille admirable, peut-être grâce à ses exercices, et une idée germa alors chez les Chasseurs.

    Le col n'était plus facilement accessible et faudrait désormais vivre sur les réserves faites au cours de l'été ce qui impliquait une nourriture grossière, rare  et insipide. On ne sait qui dit en premier que le lapin ferait un bon appoint à l'ordinaire, peut-être était-ce cet abruti de Veran, qui avait le chic pour lancer des idées qui semblaient bonnes à priori mais se révélaient calamiteuses à l'utilisation.

    Toujours est-il qu'au match suivant, les français se firent marquer un point très tôt dans le match. Claude Murcier épaula alors, prit bien son temps car il n'aurait qu'une tentative et quand il fut sûr d'avoir l'animal dans son viseur, il tira. Jeannot fut touché en pleine course et boula sur la neige, l'éclaboussant de quelques gouttes de sang. Comme il retournait à ce moment-là vers le camp des Alpini, il dépassa la barrière et finit sa course trois mètres plus loin, dans le no man's land.

    Le caporal Robert se hissa par-dessus l'obstacle pour aller chercher le repas du soir. Il tendait la main vers les oreilles de l'animal lorsqu'une seconde détonation claqua dans l'air. La neige sembla exploser devant le caporal qui arrêta net son geste. De l'autre côté de la fontrière, un soldat italien le tenait encore en joue, sa carabine fumait. Pour voir, Robert tendit à nouveau la main. Deux coups simultanés répondirent à ce geste, les balles s'enfoncèrent juste devant lui, le faisant battre en retraite, tandis que tous ses camarades se mettaient à l'abri.

    Il y eut un moment de silence. Puis un nouveau coup de feu. La carabine de Murcier avait repris du service et l'italien qui avait pénétré le no man's land s'en repartit bredouille. C'est ainsi que se passa cette drôle d'après-midi. Chaque tentative pour aller saisir le lapin était suivie de l'armement d'une carabine, puis du retour du soldat en mission de ravitaillement. On alluma les projecteurs pour la nuit, les deux camps restèrent sur leurs positions, leurs soldats camouflés : limiers invisibles couchés dans les sillons.

    L'adjudant fit un rapport par le télégraphe. Et le lendemain on put constater que de l'autre côté on avait eu la même réaction, puisqu'une délégation vint visiter aussi les soldats transalpins. Sans que ses hommes quitassent leurs positions, l'adjudant expliqua l'affaire au capitaine qui était venu les voir. Le capitaine se trouva fort ennuyé et il fit son rapport télégraphique : des coups de feu avaient été échangés. Le rapport monta la voie hiérarchique, prenant à chaque stade une importance plus grande, une urgence plus évidente.

    Le lendemain après-midi, un officier général plénipotentiaire se présentait au col, accompagné d'un traducteur. Ce dernier eut du mal à s'adapter au langage fleuri des militaires mais fut le média du dialogue suivant :

" Pourquoi vous nous avez tiré dessus ?
- A cause du lapin, il est pas à vous le lapin.
- Comment ça il est pas à nous ? C'est Murcier qui l'a tiré.
- Oui mais il est pas chez vous.
- Il y était quand Murcier a tiré.
- De toute façon ça fait rien, il est pas à vous parce qu'il est pas de chez vous, il est italien.
- Et comment tu le sais, tu lui as causé avant qu'il meure ?
- Il a sa maison chez nous alors il est italien.
- N'empêche que vous nous l'avez envoyé, c'est une sorte de réfugié.
- Et c'est comme ça que vous les traitez les réfugiés ? Patrie des droits de l'homme de mon cul oui.
- Y'a que les lapins et les italiens qu'on traite comme ça et tu sais pourquoi ? C'est parce que sinon vous savez foutre qu'une chose : vous reproduire, bons à rien."

    Le reste de l'échange était à base d'organes génitaux, de mères baffouées, de familles déshonorées. Cette fructueuse prise de contact dura plusieurs jours. Pendant ce temps, le lapin se desséchait entre les deux barrières. Parfois un corbeau venait se poser pour tenter d'arracher un bout de viande au cadavre, une salve de fusil roulait alors et il ne restait du pauvre volatile qu'une tache de sang et quelques plumes qui volaient.

    A bout d'arguments et d'injures, ayant reçu des renforts et le lapin étant totalement décharné à la fin de l'hiver, chaque camp fit enfin un pas vers l'autre. Il fut convenu que désormais tout lapin se risquant dans le secteur serait aussitôt et impitoyablement abattu et enterré dans le no man's land.

    Ce fut la fin de la guerre de 1907-1908. Une guerre qui ne vit pas de vainqueur officiel.

    Mais de temps à autre, quand il avait fini de raconter son histoire, Claude Murcier sortait de sa poche un porte-bonheur, une patte de lapin, et confiait à voix basse, mais avec un ton rauque et l'oeil brûlant :

    - Dans la nuit que je suis allé la chercher celle-là. C'est nous qu'on l'a gagné la Guerre du Lapin, c'est nous."

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25 mars 2008

Carte Postale #26

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- C'est un scandale Monsieur le Maire, c'est tout proprement un scandale !"

    C'était le vieil Antoine qui fulminait méchamment, rouge à s'en faire éclater un anévrisme. Il avait l'index accusateur et la moustache en bataille et il beuglait comme jamais, debout en plein centre de la salle du bistrot, approuvé par une dizaine de camarades, tous taiseux, l'oeil charbonneux, et ayant adopté l'attitude explicite de ceux qui sont bien décidés à aller jusqu'au bout pour peu qu'il y ait quelqu'un devant. Et le vieil Antoine gueulait donc :

- C'est un scandale Monsieur le Maire, ce qu'on fait à un de nos pays à la ville. Tout proprement un scandale !"

    En face de lui, Louis-Georges Remontet piquait du nez dans son douze degrés. En tant qu'édile municipal, le fait qu'on lui jette cette dignité  à la figure plutôt qu'un "le Louis" augurait mal de la conversation qui suivrait. Le Louis avait d'autant plus honte que ce qu'on lui reprochait aujourd'hui, il l'avait imposé auparavant au nom de la modernité, de la solidarité et de la compassion, toutes vertus socialistes rurales qui auraient pu le mener au Conseil Général. L'erreur tactique qu'il venait de commettre lui coûtait certainement une carrière politique qui l'eût mené presque sous les ors de la sous- préfecture.

- Et où qu'il est maintenant le pinlot ? Comment c'est-y qu'y va notre Jean-Pierre ? Vous-y savez-t-y ? Parce que la dernière fois qu'on l'a vu revenir ben il était pas bien faraud, moi je vous-y dit, Monsieur le Maire."

    Chaque "Monsieur le Maire" était un coup qui assommait un peu plus le Louis, une pierre l'ensevelissant sous une montagne de remords et d'ambition civique déçue. La dernière venue au village du Jean-Pierre avait fait naître une grogne qui s'était peu à peu changé en mécontentement, lequel avait laissé la place à une exaspération qui venait d'éclater en fureur révolutionnaire pile là, au milieu de la salle du bistrot.

- J'y ai vu Monsieur le Maire, il avait tout les côtés de la tête avec des trous dans les cheveux, enfin dans ce qui lui restait de cheveux. Et y'aurait fallu y coller des beignes pour qu'il vous réponde des fois".

    On avait fait au mieux pourtant, la municipalité avait souhaité que l'idiot du village devînt un idiot d'exception, le plus progressiste des idiots qui soit, capable de s'extraire de sa condition d'idiot à force de thérapies modernes. Il fut donc décidé qu'une souscription s'adressant à l'esprit civique des citoyens ménardinois permettrait d'offrir solidairement les soins nécessaires à sa guérison à l'hôpital de la Grand-Ville : Edouard Herriot à Lyon. Vu qu'on l'aimait bien le Jean Pierre - les gamins s'amusaient bien avec- les dons furent imposants et l'on put de suite payer au pinlot quatre mois d'hôpital.

- Moi j'y avais dit du début que ça tournerait mal, c'est-y pas vrai ? Hein ? - et le vieil Antoine  prenait ses voisins à témoin - J'y avais dit : la ville c'est pas l'endroit pour un gars de la campagne, tout crétin qu'il soit. Un gars de la campagne c'est fait pour la campagne."

    Le Louis, Monsieur le Maire, avait pourtant prévu la chose, organisant le retour de Jean-Pierre chez l'un ou l'autre, sa masure étant devenue quasiment insalubre avec le temps et le manque de soins. Il revint donc, et chaque fois en plus mauvais état. Ses cheveux avaient disparu par plaques, là où les médecins posaient les électrodes : c'était aussi ça le progrès, la guérison par l'électricité, la plus moderne des énergies, Monsieur le Maire en avait fait un bon discours sur la place de l'église. Un bien beau discours que ses concitoyens avaient su apprécier, avaient même applaudi, ce qui rendait suspectes les affirmations de l'Antoine :

- Voui, Monsieur le Maire, voui, on n'a point le droit de le laisser se ratatiner là-bas. Ici, Monsieur l'Instituteur lui a appris à écrire et tout, ça lui a pris bien quinze ans, et il lui faut une journée pour aligner trois phrases et dedans il dit n'importe quoi, mais n'empêche chez nous, il a appris des choses."

    Le Louis devait bien en convenir, depuis qu'il était à la ville, Jean Pierre venait encore plus idiot qu'il n'était parti, il avait même du mal à remonter sur son vélo. C'était pourtant quelque chose, Jean-Pierre et son vélo. C'était l'autre moitié du couple, Jean-Pierre n'ayant jamais eu droit aux tendresses d'une femme. Enfin bref, c'était bien la seule chose qu'il maîtrisait son vélo. Le fait qu'il n'ait même pas le goût de le reprendre, en plus des brûlures, inquiétait tout le village.

- Monsieur le Maire, je vous le demande sonanellement, faisez revenir le Jean Pierre, sa vraie place c'est chez nous, il appartient au village."

    C'était la pointe du discours du vieil Antoine. Pour l'occasion il avait baissé de ton et pointait un doigt accusateur sur l'édile, un doigt d'autant plus flagrant qu'il était le seul à ne pas tenir le verre à vingt centimes de piquette. Il se fit alors un grand chambard dans l'esprit du maire et l'Antoine se vit déchu de son poste, à jamais mis au ban de la société, il se vit insulté, méprisé, ruiné. C'est alors que l'Antoine porta sa botte:

- Et pis les gamins l'aiment bien."

    Le maire sortit maussade du bistrot, il savait désormais ce qu'il avait à faire. On fit don des derniers sous de la souscription aux petits frères de pauvres et Jean Pierre laissa sa chambre d'hôpital pour retrouver sa cahute aux faubourgs du village.

    Petit à petit il arriva à remonter sur sa bicyclette et refit ses tours de village. On était si content qu'on lui paya régulièrement la goutte. Ses départs furent plus mémorables que jamais.

    Et puis il ravissait tant les enfants.

    Il se passa à peine trois mois avant qu'ils ne lui jettent à nouveau des mottes de terre. On ne sut jamais laquelle lui brisa la tempe. On ne chercha pas à le savoir : une chute de vélo ça arrive, surtout chez un pinlot.


NB : pinlot, c'est l'idiot du village.

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17 mars 2008

Carte Postale #25

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   Il existe encore dans notre monde moderne des villages perdus au beau milieu de nulle part. Ils possèdent de nos jours l'ADSL, ils ne sont plus isolés de la couverture des téléphones portables, ils existeraient presque pour peu  qu'il y ait une vie là-bas. Quelques iroquois y restent, propriétaires terriens, éleveurs et dinosaures utopiques des années hippies. Il y aurait de la vie pour peu qu'il y ait encore du commerce ou de l'artisanat.

   A Saint Bonnet des Quarts par exemple, il fut un temps où l'on comptait plusieurs bistrots, il y avait même une épicerie-bazar-torréfacteur qui faisait aussi la ligne de car jusqu'à Paris, via la nationale sept, en deux jours, une sorte de supermarché de l'époque. Quasiment florissant que c'était Saint Bonnet à l'époque, un bourg moderne.

   Aujourd'hui il ne reste qu'un bistrot et une épicerie. Les meilleures du monde bien entendu, mais en face du bistrot, la boucherie a fermé, en face de l'épicerie, la boulangerie n'est plus que ruines. On y fit du pain un jour pas du pain extraordinaire, mais du bon pain, pas du pain de plaisir comme on voit à la capitale, juste du pain pour manger. C'était Noailly qui le faisait ce pain, qu'on venait du haut de la montagne pour l'acheter. Pas parce que c'était le meilleur, c'était juste le plus près et quand le chemin pour aller au boulanger se compte en dizaines de kilomètres, c'est un argument de poids.

   Bref, Noailly, le vieux Claudius, faisait son pain mais ne le vendait jamais. La vente était la tâche exclusive de Mathilde, sa fille unique et son unique soutien puisque la mère était morte en couche attendu le délai incroyable qu'il avait fallu attendre le médecin de La Pacaudière le jour de l'accouchement.

   Mathilde était née un 14 juillet, une enfant bénie des dieux dont les parents s'aimaient d'un amour le plus beau qu'il soit, un amour parfait ; Claudius faisait le pain, Lydie le vendait, le sourire aux lèvres et le compliment dans la manche. Le jour venu de la délivrance, pour arracher le docteur Vial au banquet républicain, il avait fallu un chausse-pied et un guide bien patient qui le tenait en selle tant il avait éclusé de vin de la Côte.

   Quand le médecin arriva, la mère perdait bien autre chose que les eaux, et le praticien, plein de bonne volonté, s'endormit néanmoins plusieurs fois tandis qu'il pratiquait la mise bas. La fille vécut, la mère mourut : la fatalité en quelque sorte.

   De ce jour-là Claudius changea.

   Comme un fait exprès, la boulangerie sembla devenir plus sombre, comme le devint son propriétaire. Il travaillait dur, Claudius pour tenir son petit commerce, et il servait nonobstant les pleurs de la petite dans l'arrière-salle. On lui disait bien qu'il fallait s'occuper du bébé, il rétorquait aussitôt qu'il fallait qu'elle s'habitue parce que sa vie, elle allait la passer entre ces quatre murs : la boulangerie il ne pourrait pas la tenir tout seul bien longtemps.

   Alors qu'elle avait à peine huit ans, le village s'habitua à voir une petite fille distribuer le pain. Le maître disait bien au père Noailly qu'on pourrait au moins la mener jusqu'au certificat d'étude, celui-ci ne voulut rien savoir. Dès que Mathilde fut capable de compter la monnaie, il la plaça à la caisse. Elle n'y était pas malheureuse les premières années, c'est agréable  pour un enfant de se sentir importante, puis elle commença peu à peu à se lasser.

   Vous pourrez demander à tous ceux qui ont connu Claudius : c'est alors qu'il retrouva le sourire et qu'en même temps il disparut.  Quand la petite l'aidait avec avec gaieté à la caisse, on pouvait encore le trouver au café Barthaut, en train de boire la goutte. Du moment que la petite voulut s'émanciper, il n'hésita pas le père Noailly et se paya une carriole et un baudet. De temps à autre même il allait à l'épicerie-bazar et s'achetait un billet pour la ville.

   Pendant ces absences, Mathilde s'occupait seule de la boutique. Il ne partait guère que pour un jour ou deux, et laissait assez de pain pour les gens puissent venir faire provision; ces jours-là, Mathilde en profitait pour faire les comptes.

   Au retour, le père Noailly était ravi. Il s'enfermait dans son fournil et préparait le pain en sifflant, d'aucun disait qu'il allait chez les dames, à Roanne, à Lyon ou à Paris. Le facteur mit bientôt chacun au courant que le boulanger avait bon nombre d'amis dans les villes. La preuve en était qu'il recevait systématiquement une bonne demi-douzaine de cartes postales après ses pérégrinations, toutes portant un paraphe différent. Nul ne se doutait jusqu'alors que le père Noailly pût connaître tant de personnes.

   Ce devint une véritable kermesse que les retours de Claudius : il ne résistait pas à vous faire la lecture, ou plutôt à la faire faire à sa fille qui lisait mieux que lui. C'étaient des mots d'amitiés, parfois de simples signatures, toutes différentes, et Claudius n'hésitait pas à vous conter les diverses circonstances qui lui valaient tant d'amitiés.

   C'était l'ingénieur Machin qui lui écrivait, ou bien le commissaire de la ville lui-même, parfois, madame la Comtesse lui envoyait un petit mot, enfin bref, tout un aréopage qui semblait le courtiser. Le vieux Noailly rayonnait. Sa fille, elle, sans cesse au labeur, se desséchait un peu plus chaque jour. Ses attraits se fanaient si vite qu'on la prit bientôt pour la contemporaine de son père, seules les adresses des cartes postales : " Monsieur et Mademoiselle Noailly" rappelaient qu'il s'agissait du père et de la fille.

   Cependant les années firent bien plus de dégâts chez Claudius que chez Mathilde, et il vint un jour ou le vieux boulanger ne put plus se relever. On retourna chercher le médecin à La Pacaudière, qui vint plus promptement mais ne fut pas plus efficace qu'il l'avait été lors de l'accouchement : Claudius allait bientôt mourir, le coeur ne tiendrait guère longtemps.

   Les vieilles du village vinrent en pleurs lui révéler la nouvelle, à leur grande grande surprise, l'annonce ne fit naître qu'un sourire sur le visage du boulanger, et une demande : "Faites donc venir la Mathilde !" . Elle entra dans la chambre du mourant les yeux mouillés, elle en ressortit quasiment défigurée par le chagrin. Tant d'amour, c'était beau.

   On enterra le Claudius. et deux semaines après sa fille. Tant d'amour, c'était beau. Nul ne sut ce qui s'était dit dans la chambre. Il aurait fallu être une petite souris pour voir le vieux Noailly sourire à sa fille et lui dire:

    - Ca te fait bien chier de rester au village tandis que je suis à la ville hein ?
    - Quoi le vieux ?
   - Et ben je vais te dire un truc qui va te faire encore plus bien chier. A la ville j'y vais juste pour m'envoyer des cartes postales, pour faire croire que j'y ai des gens que je connais. Qu'est-ce que t'en dis hein ?
    - Je comprends rien.
    - Ca te fais bien chier de rester enfermée alors que je vais faire la foire hein ? Ca t'a bien pourri ta vie hein ? Et ben j'en suis bien content !

    Comme la fille restait horrifiée, ne sachant quoi dire, le vieux poussa sa dernière botte :
    - C'est toi qui l'a tuée la Lydie : tu l'as mérité ta vie de merde.

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14 mars 2008

Carte Postale #22 - Celle du Président

 

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cp22  cp22vso

C'est le texte proposé par le Président. Et n'oubliez pas (comme je l'ai  fait) la mère Castor et son conte extraordinaire.

     Cher Docteur,

     Je vous envoie cette petite carte pour vous remercier de vos bons soins. Cénas, trois fois Cénas, nonobstant vos louables efforts et les miens sans cesse renouvelés, la situation est longtemps restée bloquée ici en-bas. J'ai eu beau passer plus de temps assis que debout et vermouth-cassis, aucune obole n'est venue récompenser l'humble vasque offert par Monsieur Delafon au grand dam de son collègue Jacob. Devant ma fréquentation assidue des lieux que vous savez, l'aubergiste m'a dit "faut pas pousser". Ah le brave homme, s'il savait…

     Toutes les conditions étaient pourtant réunies : vos potions et élixirs patiemment mitonnés dans le secret de votre laboratoire, la cenpotte de jus de pruneaux que vous avez eu l'obligeance de me faire livrer (et que j'aie bue quasi d'un trait) et enfin le paysage de la riante bourgade où vous m'avez envoyé en convalescence qui - comme vous le constaterez au dos de la carte - incite fortement à se faire furieusement ch…

     Alors, au désespoir, je me suis résolu à regagner mes pénates, la mort dans l'âme et la tripe nouée. Las ! arrivé à Paris - pour mon changement de gare - plus précisément à la station Auber, la situation s'est tout soudain débloquée. Les pompiers sont là, l'armée a été convoquée en renfort, on espère sauver la plus grande partie du réseau du métropolitain, mais tout le monde se trouve bien em... mouscaillé.

     Amitiés,

     Votre patient qui l'a beaucoup été

P.S. : Je n'ai pas communiqué votre nom aux services au Bureau Enquêtes Accidents, vous avez donc le temps de vous enfuir à l'étranger.

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