LeCartophile

Une carte postale, un monologue, une situation, un monde à inventer.

23 mai 2008

Le loup-garou

Elle se considère parfois dans la glace, son corps, son visage. Bien sûr le temps a passé il n’empêche qu’elle peut encore faire rougir certains, mais voilà quinze ans déjà que Mathilde, la Mathilde passe les plats pour son homme quand il rentre le soir. Ce n’est pas vraiment désagréable, son homme ne fait pas la tête, il lui parle, un peu, parfois même il lui adresse un compliment. Sur la cuisine, sur elle. C’est quasiment plus qu’elle fait. Mais quand elle se considère ainsi, dans la glace, il semble que sur le tain s’inscrivent les images révolues de leurs premières nuits d’amour.

 

Et pour chaque action qu’elle entreprend, la ribambelle des souvenirs rend son geste plus lourd et plus morne, elle sent qu’elle s’est usée au bonheur et qu’il ne reste de la passion qu’une trame accablée. La soupe automatique est servie fumante à l’homme qui rentre du travail, dont le dos s’est arrondi au fil des ans. Elle le regarde parfois tandis qu’il est penché sur son assiette. On devine encore sous le pli âpre de la bouche le croc blanc, le sourire ravageur, il reste dans les yeux quelques poussières d’étoiles qui prodiguent une fluorescence moribonde, et sous le teint grisâtre de son homme, on discerne encore l’homme à la peau dorée qui semblait briller au soleil couchant.

 

Et puis elle revient de ces souvenirs de cinéma. Elle regarde par la fenêtre. Parfois la nuit tombe, parfois elle fait comme si. L’homme se lève, il laisse sur la table les reliefs du repas. Selon le jour il sort ou il reste, cela importe peu car ils sont séparés quoiqu’il en soit, il y a tant de murs dans une maison. Et puis elle préfère les jours où il sort. Comme un fait exprès il y a souvent un beau temps ces soirées là, une lune qui s’élève lumineuse et pleine, des dentelles en camaïeu de noir, les sapins qui piquent et les collines qui mamelonnent. Enfin, comme dans un rêve d’Hollywood, il y a le vent glacé qui pique les avant-bras nus.

 

C’est un pays sauvage, il faut dire. Un pays si sauvage qu’y rôdent encore des animaux plus vivants dans les songes que sur terre. Il y a sur la Butte à Pinlot un rocher plat qui met en valeur le superbe animal qui vient hurler à la lune. Un loup. Oui, un vrai loup, tout le village en frémit, Mathilde le regarde de loin, elle devine la sauvagerie, la fierté, l’haleine chaude. Un jour elle a décidé de s’approcher, comme une envie de sentir le musc. Alors elle a pris ses précautions : une cape pour combattre le froid, des bottes pour marcher en pleine campagne et un couteau pour se rassurer. Elle ne pourrait pas se défendre de toute façon.

 

 Et une nuit où elle était seule, elle s’est approchée de la Butte. Il est apparu et s’est assis, comme s’il était maître de toute chose. Alors qu’il s’apprêtait à hurler, elle est sortie de son couvert, il a sursauté et l’a considérée. Les yeux semblaient brûler de l’intérieur, ils appelaient Mathilde et elle ne résista pas longtemps. Bientôt elle caressait rugueusement le dos du fauve d’une main, l’autre pointant le couteau en avant. Il semblait que la rude fourrure soit électrisée, il semblait que les odeurs et les sons tournent, il semblait que les caresses à l’un que les coups de langue à l’autre ne pourraient jamais s’arrêter.

 

Le destin est farceur, il a voulu qu’à ce moment le coude de Mathilde bute sur le rocher et que la lame qu’elle tenait dans la main s’enfonce dans le flanc de la bête. Il n’y eut pas de cri, pas de moment suspendu, sans demander son reste le loup s’enfuit. Et la belle, pantelante, éreintée, abasourdie rejoignit sa maison. Plus seule encore qu’elle ne l’avait été.

 

Il arriva ce soir là que l’homme ne rentra pas. Il n’avait pu que se traîner jusqu’à la porte, sa main ouverte sur le battant. Il avait au côté une entaille sanglante.

Posté par MonsieurMonsieur à 20:18 - Contes de notre enfance - Reloaded - Commentaires [32] - Permalien [#]

Commentaires

    C'est bien, c'est beau, encore mieux que les cartes, est-ce possible ?

    Posté par berthoise, 24 mai 2008 à 09:29
  • Ah je m'en souviens de celui-là. Je ne sais pourquoi il m'avait tant marqué... Sans doute parce qu'il est vraiment superbe.

    Posté par Martin Lothar, 25 mai 2008 à 16:15
  • j'aime bien te lire, te relire aussi

    Posté par Cécile, 26 mai 2008 à 11:55
  • Les images y sont déjà, c'est magnifique.

    Posté par la Mère Castor, 27 mai 2008 à 08:55
  • Superbe conte ... et pour moi qui n'ai pas connu l'autre blog, c'est une découverte

    Posté par Cerise, 29 mai 2008 à 13:55
  • Dans mon souvenir, il y avait davantage de suspens, de tension, non ? Ou bien est-ce parce que j'en connaissais déjà la trame peut-être, cette 2ème fois...

    Posté par Je Rêve, 31 mai 2008 à 13:23
  • (et la pub "épilation homme" qui s'affiche, du coup, trop top !!!)
    (attends, 48% de poils en moins en 2 mois, quand même, qu'ils disent !)

    Posté par Je Rêve, 31 mai 2008 à 13:26
  • ça c'est un beau souvenir, ils zont raisons tes étudiants !
    Et la pub épilation pubis, elle est fabuleuse, c'est vrai !

    Posté par Tiphaine, 31 mai 2008 à 23:43
  • Ah. Merde. J'esperais faire le beau en me vantant de deja la connaitre, celle-la, mais apparement je suis pas le seul a te lire depuis si longtemps. Je sais pas pourquoi ca me surprend...

    Posté par STV., 01 juin 2008 à 10:39
  • Oui, très belle celle-là. Les premiers alinéas sont très réels (et m'ont fait quelque chose aussi).
    (En plus, c'est l'épilation à domicile, vous avez vu?)

    Posté par Chantal, 03 juin 2008 à 09:17
  • Et en fait Monsieur, on ne joue pas de nouveau en juin, ou tu n'as plus de carte postale pour nous faire écrire quelque chose ?? (Eh oui, time flies when you're having fun...)(je sais, c'est de l'humour anglo-saxon, peu de monde rigole avec ça!)

    Posté par Chantal, 04 juin 2008 à 08:27
  • Magnifique. Le style, l'histoire...
    J'ai voyagé avec vous à la lecture de déjà plusieurs cartes à l'occasion de mes visites irrégulières. Et là, vous venez de m'emmener dans un tout autre monde, dont je vais avoir du mal à refermer la porte.
    merci.

    Posté par InFolio, 04 juin 2008 à 19:36
  • Rien à voir avec ce pauv'loup, mais grosses bises spéciales pour toi aujourd'hui, Monsieur !
    (ou bien me trompe-je... ?)

    Posté par Je Rêve, 06 juin 2008 à 07:42
  • Comme mimi, Gros Bisous Bataves de ma part aussi monsieurmonsieur !!

    Posté par Chantal, 06 juin 2008 à 09:07
  • Ah oui ?

    Monsieurmonsieur aurait débarqué un 6 juin ? S'il vous reste des chars Patton, gardez m'en un, c'est pour rouler dans les files à vélo à Paris.

    Posté par Jacques, 07 juin 2008 à 10:20
  • très cinématographique ce récit, j'ai tout vu...

    Posté par le chat huant, 12 juin 2008 à 16:58
  • Je suis désolé, je suis très absent. Je vous remercie tous de passer tout de même. C'est juste un moment de bourre pour l'enseignant que je suis. Et un moment où je n'ai pas le temps d'observer mes cartes postales.
    Merci à tous.

    Posté par monsieurmonsieur, 13 juin 2008 à 19:21
  • Absent... même lorsqu'il est là...

    Posté par Jacques, 14 juin 2008 à 10:39
  • '...un moment de bourre ?'
    (d'accord, je vais arrêter de regarder dans mes nombreux dico's)

    Posté par Chantal, 16 juin 2008 à 17:19
  • Monsieurmonsieur, tes histoires me manquent beaucoup: vivement les vacances pour que tu te remettes au travail !

    Posté par Chantal, 26 juin 2008 à 08:25
  • M. le Président } Je reviendrai un jour.

    Chantal } Coquine.

    Posté par monsieurmonsieur, 28 juin 2008 à 23:00
  • je reviendrai

    Posté par ptikyou, 29 juin 2008 à 16:34
  • Une vie de galérien

    Les corrections ne sont-elles pas terminées, les derniers oraux bouclés, que vous ne soyez toujours pas de retour ?
    Peut-être reviendrez-vous quand je serai partie, alors bon été.

    Posté par berthoise, 02 juillet 2008 à 11:08
  • vivement la rentree...

    Posté par Cécile, 28 août 2008 à 10:05
  • Cécile ! tu as prononcé le mot qu'il ne fallait pas prononcer ! argh...

    Posté par Tiphaine, 01 septembre 2008 à 01:16
  • Je ne suis pas sûre que la rentrée va nous amener de nouvelles histoires...
    (tu vois monsieurmonsieur, les filles aiment qu'on leur raconte des histoires !)

    Posté par Chantal, 01 septembre 2008 à 08:48
  • arg, Tiphaine qui à son tour fait une reaction negative aux troupeau d'enfants déchainés , aux collegues qui puent et aux chefs cons )

    Posté par Cécile, 05 septembre 2008 à 09:09
  • c'est quand la semaine prochaine? ça commence demain ou bien c'est l'autre semaine? Hein?
    Demain, je rase gratis, au fait...

    Posté par Tiphaine, 07 septembre 2008 à 22:03
  • De toute façon je ne reviens pas tant que tu n'es pas revenu. Sur les blogs, je veux dire. Parce qu'en France, j'y suis déjà revenu, comme le prouve ce magnifique accent circonflexe : "ê".

    Posté par STV., 08 septembre 2008 à 19:18
  • Monsieur & STV

    Faut y aller maintenant, les jours raccourcissent, il fait bientôt trop froid pour musarder, faut y aller. On rentre et hop, on se met à son clavier. On raconte, on explique, on invente....Faut y aller.

    Posté par berthoise, 08 septembre 2008 à 20:48
  • (Merde, il est vraiment revenu ? Je suis bien baisé moi encore...)

    Posté par STV., 10 septembre 2008 à 21:50
  • Il n'a pas tort d'ailleurs, STV. Tu peux aussi revenir un peu sur nos blogs à nous, monsieur !

    Posté par Chantal, 11 septembre 2008 à 17:03

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