LeCartophile

Une carte postale, un monologue, une situation, un monde à inventer.

27 avril 2008

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Voici le petit texte fait pour l'anniversaire de Mlle Bille, qui a encore perdu un an aujourd'hui.

Jean Perrot était petit, maigre, bistre de teint. Enfin quiconque l'aurait vu l'aurait jugé comme tel, mais Jean était si peu remarquable qu'il n'était jamais remarqué. Il faisait partie de ces gens qu'on ne voit pas. L'humanité est en effet divisée en trois types principaux : les gens que l'on ne peut s'empêcher de regarder, ceux qu'on évite de regarder et ceux qu'on ne peut voir. Perrot faisait partie de la troisième catégorie, ce qui expliquait qu'il soit devenu archiviste à la bibliothèque municipale.

En surface, il y avait plusieurs grands meubles, remplis à en exploser de fiches cartonnées du même modèle. Les emprunteurs y cherchait leur bonheur après avoir ouvert l'interminable tiroir "Och-Ode" ou "Hul-Iba", recopiaient la fiche qui avait suscité leur intérêt sur un formulaire rose et se dirigeaient vers le comptoir où ils tendaient le-dit formulaire à une bibliothécaire revêche et chaussée de lunettes demi-lunes, des bibliothécaires réglementaires. Enfin ils allaient attendre dans un coin sombre que le livre vint comme par magie se poser  à leur côtés.

C'était ce temps de latence dont Jean était le maître, caché dans son antre, sans que nul ne le sache. Le reste du personnel lui-même semblait ignorer ce qui se passait dans les arcanes du sous-sol, très peu d'entre eux étaient capable de donner le nom de l'archiviste mais ils étaient unanimes quant à l'excellence de son travail. Perrot était capable d'une très grande célérité. C'était si étonnant qu'il s'ensuivit un pari.

Gérard fut le premier à proposer de voir quelle serait la cadence maximum que pourrait supporter l'archiviste. Un bibliothécaire se mit à remplir des fiches de prêt, puis un second vint lui prêter main-forte, enfin toute l'équipe se mit à gribouiller des références diverses avec une frénésie d'autant plus forte que les livres ne cessaient de sortir de façon tout-à-fait régulière. Les piles de bouquins semblaient même avoir un air narquois.

Il fallut se rendre à l'évidence, l'archiviste avait été le plus fort : il fut décidé  à l'unanimité de descendre féliciter l'employé modèle et de savoir quel était son secret. On mit un certain temps à trouver l'escalier, mais bientôt la troupe se trouvait dans un couloir sombre, que nul ne se rappelait avoir jamais emprunté. A la lumière du briquet d'Andrée, les bibliothécaires s'enfoncèrent résolument sous terre, se sentant presque guidés par un réseau ed petites lignes dans la poussière du sol, qui semblaient autant de petits chemins.

Ils parcoururent de longues allées bordées de livres, se sentant confusément épiés, jusqu'à ce qu'une petite lumière leur indique le lieu où se tenait leur collègue. D'humeur soudain potache, ils décidèrent d'entrer dans le petit bureau sans frapper. Funeste erreur qui les mit face à un terrible spectacle. Le bureau grouillait littéralement. Une infinité de points noirs et brillants couvrait la plupart des surfaces libres, cette mer était toujours en mouvement : des milliers de cafards entouraient un petit bonhomme à l'air falot, lui montant sur les mains, s'y arrêtant un moment puis en repartant avec leur hystérie habituelle.

Des cohortes d'insectes portaient de lourds ouvrages, les ramenant des rayons ou les y amenant, les posant sur le chariot. Puis ils revenaient sur les mains de Jean pour reprendre leurs ordres.

Jean leva un regard terrifié. Andrée s'évanouit. Les trois autres filles partirent en courant. Roger et Pascal se tenaient pétrifiés. Jean-Paul vomit.

Un an plus tard jour pour jour, Jean Perrot reçut la médaille de la ville pour avoir découvert et exploité cette nouvelle énergie, la plus biologique qui soit : celle des cafards.

Posté par MonsieurMonsieur à 09:44 - Commentaires [11] - Permalien [#]

Commentaires

    Quelle jolie plume que la votre ! Je serais presque réconciliée avec les cafards, mais toujours pas LE cafard, lui il est trop triste...

    Posté par Sandrine, 27 avril 2008 à 10:19
  • Méfions-nous des falots, ils régissent des forces que nous ne soupçonnons même pas. Heureusement que vous êtes là pour nous le rappeler.
    Mais alors là des cafards, cher monsieur, vous y allez fort.

    Posté par berthoise, 27 avril 2008 à 10:26
  • Cher monsieur, vous trouverez dans le texte que j'ai posté à Melle Bille un passage sur les surnoms qui pourrait vous faire penser que j'ai honteusement plagié votre carte 29.
    Ce qui n'est pas le cas, j'avais écrit cette histoire avant de lire la vôtre.
    Je n'ai pas modifié mon texte.
    Peut-être aurai-je dû ?

    Posté par berthoise, 27 avril 2008 à 11:08
  • Pour l'instant, (je ne les ai pas encore tous lus) c'est celui qui colle le plus à l'histoir Billesque d'origine. On en retrouve pratiquement tous les éléments.
    Et puis, c'est écrit par le Cartophile Postal dont on retrouve bien le style si apprécié dans les bistrots de la Loire (euh... non) dans les Salons Parisiens.

    Posté par Jacques, 27 avril 2008 à 11:12
  • Enfin un texte qui finit bien ! Mon cœur de bisounours en est tout heureux !
    C'est le printemps?!
    (merci!)

    Posté par Tiphaine, 27 avril 2008 à 12:44
  • Comment donner lustre et interêt aux cafards, les plus antipathiques des bestioles, à mon goût. C'est une version moderne de ces contes où des lutins viennent aider un cordonnier, ou un tailleur , à accomplir une tâche impossible. Gare alors à celui qui ne sait pas se montrer reconnaissant.

    Posté par la Mère Castor, 27 avril 2008 à 13:17
  • Sandrine } Oui mais il repose. Merci pour le compliment.

    Berthoise } Je ne vous ferais pas l'injure de croire que vous puissiez plagier un type qui écrit sur un blog.

    Jacques } A vrai dire je préfère les bistrots de la Loire... Oh et puis non.

    Tiphaine } Et après Jean s'est suicidé.

    Mère Castor } D'accord pour l'antipathie, mais il faut savoir donner sa chance à tout un chacun et le cafard est un animal plein de ressources. (et ça c'est vrai)

    Posté par monsieurmonsieur, 27 avril 2008 à 20:46
  • Bravo M'sieur

    Le cafard est un être trop mal connu, trop mal aimé ou haï, plein de ressources comme vous dites et pas forcément de mauvaise augure ni de pauvre moeurs ou soins. Il faut le réhabiliter d'urgence sur cette planète hystérique et bien oublieuse de ses trésors les plus humbles. Je dois faire d'ailleurs depuis longtemps sur mon blogue une note homérique sur la blatte, mais ce n'est pas simple car elle bouge tout le temps cette garce. Ah mais !

    Posté par Martin Lothar, 27 avril 2008 à 22:13
  • En fait, c'est ce qu'il a voulu faire croire à tout le monde mais ce n'est pas son corps qu'on a mis dans la tombe mais ceux de milliers de cafards qui s'étaient habilement grimés pour l'occasion ! Depuis, Jean coule (aïe) des jours heureux dans les sous sols d'une fromagerie suisse bien entendu !

    Posté par Tiphaine, 28 avril 2008 à 00:28
  • L'image est fabuleuse; un petit côté "fantasia" que j'adore, ces milliers de petits cafards qui transportent des incunables. Combien sont-ils pour la bible de Gustave Doré?

    Posté par melle Bille, 28 avril 2008 à 08:51
  • Fabuleux !

    Une fois de plus. Je suis épaté.

    Posté par Vagant, 28 avril 2008 à 10:31

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