LeCartophile

Une carte postale, un monologue, une situation, un monde à inventer.

01 mars 2008

Carte Postale #23

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    Même les beaux quartiers ont leurs impasses sombres. Dans la capitale des Gaules, en plein mitan du quartier des Brotteaux, il se tenait une de ces rues sans issue, tenant son nom d'un grand homme trop vite oublié, un sous-préfet. Tout au bout de l'impasse, un grand portail gris cachait ce qu'on devinait être une grande propriété, un parc avec des arbres, le toit d'une maison bourgeoise, quasiment un château.

    La plaque sise à l'entrée était sobre. On pouvait y lire en lettres argentées : " Pension Sainte Véronique - Institution pour jeunes filles". Le visiteur, pour peu qu'il ait pris rendez-vous pouvait remonter une allée de gravier parfaitement tracée et d'une impeccable propreté pour entrer par un escalier dans le hall de l'institution. Là on lui prendrait manteau, gants et chapeau, puis on l'annoncerait à Madame la Directrice.

    Madame la Directrice avait bonne réputation et l'on disait en ville qu'elle faisait avec ses pensionnaires de véritables miracles, les élevant avec une rigueur admirable et une patience infinie. Il n'était guère d'enfant dont elle ne vînt à bout. C'est la raison pour laquelle dans la société bourgeoise de la bonne ville de Lyon son nom circulait parmi les ménages soucieux d'avoir une descendance à la hauteur de ses ambitions.

    C'était à cela que servait la pension, donner aux  demandeurs les enfants qu'ils souhaitaient avoir. On savait que les règles étaient strictes, qu'on hésitait jamais à recourir s'il le fallait à des méthodes contraignantes, mais le résultat était garantit : les jeunes filles en sortaient quasiment parfaites, nul ne s'en était jamais plaint.

    D'ailleurs cette réputation était si bonne qu'il pouvait arriver qu'en réponse aux éloges qu'on faisait sur leur progéniture, certains n'hésitaient pas à se rengorger : "Oh mais vous savez, elle a fait Sainte Véronique ." Etant donné le prix que coûtait une année à la pension, c'était un signe de prospérité que de faire de telles confidences.

    Les pensionnaires de Sainte Véronique se reconnaissaient assez facilement : elles savaient porter les habits les plus simples avec élégance, elles se tenaient modestement à l'écart en toute circonstance et ne parlait que si l'on venait solliciter leur compagnie. C'est alors qu'elles dévoilaient l'étendue de leurs talents, sachant mener la conversation lorsqu'il le fallait, à coup de questions pertinentes, puis ayant la modestie d'écouter les réponses les plus longues et les plus ennuyeuses avec sur le visage un air de ravissement, une mine légèrement étonnée et toujours bienveillante qui vous faisait vous sentir un être d'exception.

     Et quiconque passait entre les mains de Madame la Directrice devenait immanquablement cette jeune fille qu'on couvait d'un oeil prévenant, la méthode Saint Véronique marchait sur chacune qu'elle soit fille de puissant ou gosse de paysan. Cette dernière possibilité n'était d'ailleurs pas une des plus rares : la pension avait un escadron de "recruteuses", une paire de vieille fille qui sillonnait l'année durant les campagnes environnantes, poussant jusqu'aux endroits les plus perdus pour trouver les perles rares qui reviendrait à l'institution.

    Il fallait toutefois répondre à quelques qualités nécessaires : être jeune et malléable, avoir une certaine prestance, un potentiel de beauté et ne pas être aimée de ses parents. A ce compte-là, vous pouviez devenir orpheline pour un prix modique et espérer une adoption prochaine. D'ailleurs cela devint au fur et à mesure du temps plus qu'une espérance, une quasi-certitude. C'était d'ailleurs aussi de cette façon que la pension arrivait à se financer.

    Avoir un enfant de Sainte Véronique était devenu tellement en vogue que certaines familles avaient fait une suggestion à Madame la Directrice : ils auraient été intéressés d'adopter certaines de ses enfants mais pas tout le temps. Mettons-nous bien d'accord, dès qu'elles atteindraient l'âge de raison, elles seraient traitées comme des membres à part entière de la famille, elles seraient couchées sur le testament, elles seraient les filles de la maison. Mais d'ici-là, il serait peut-être plus intéressant  qu'on puisse les avoir "en temps voulu".

    Par exemple, certains regroupements familiaux étaient propices à l'exhibition des chères enfants, mais de là à devoir les supporter toute la sainte journée, il y avait un pas à franchir que les parents ne voulaient pas faire. Et puis c'était fort confortable de voir de loin grandir ces jeunes filles, on restait plus objectif sur leurs manières quand il n'y avait pas entre elles et leurs parents adoptifs un lien sentimental.

    D'ailleurs certaines familles firent une même demande : attendu le prix qu'ils mettaient dans l'éducation de leur descendante, ils exigèrent que le résultat soit garantit, et qu'ils puissent donc changer d'enfant s'ils le désiraient. Il arriva donc que certaines enfants "fassent" plusieurs foyers avant de trouver celui qui voulait bien d'eux. Il va sans dire que leur valeur baissait en proportion de l'augmentation des refus d'adoption qu'elles essuyaient.

    Rosa, Marie et Fanny auraient pu être de celles-ci. Mlle Mercier avait eu le jugement troublé le jour où elle proposa cent francs à leurs parents, des bûcherons auvergnats, pour les accueillir à la pension. Il faut dire cependant que l'affaire était urgente : M. et Mme Tourterelle avaient passé commande d'une fratrie entière, afin de remplacer la leur, défaillante, et M. Tourterelle étant juge, on n'hésita guère à satisfaire à sa demande.

    On envoya quelques portraits sitôt les demoiselles arrivées à la pension Sainte-Véronique. Le procédé était encore peu maîtrisé, et les panégyriques de Madame la Directrice assez efficaces pour faire illusion, si bien que les premiers mois le couple ne se douta de rien. Mais il fallut bien un jour les présenter à leurs nouveaux parents, c'est ce jour-là qui marqua la chute de l'institution.

    A peine les vit elles que Mme Touterelle s'écria : "Dieu, elles sont d'une laideur repoussante." Et c'était assez vrai. Les trois fillettes avaient les traits lourds et l'oeil glauque, l'une d'elle était presque bancroche dans sa façon de se tenir, la benjamine ne cessait d'afficher un sourire qui lui donnait un air niais et l'aînée avait du mal, quand elle considérait longuement le même point, à tenir sa bouche fermée.

    Le scandale fut énorme. Non que Madame la Directrice ne voulût point rembourser les Tourterelle, mais ces derniers exigeaient soudain de récupérer leurs propres filles qu'ils avaient confié depuis un an déjà à la pension.

    Or on les avait adopté quelques semaines auparavant, un couple qui les avait trouvé plutôt médiocres, mais vu le prix, le marché était honnête.

Posté par MonsieurMonsieur à 00:40 - Commentaires [14] - Permalien [#]

Commentaires

    Moi, je comprends, les gosses, on les aime jamais autant que quand ils sont loin.
    Sinon, ça vous file des rides, des cheveux blancs, voire des palpitations.

    Posté par berthoise, 29 février 2008 à 19:50
  • A part ça, je suis bluffée par tant de perspicacité;
    fichtre, me voici démasquée.

    Posté par berthoise, 29 février 2008 à 19:53
  • Berthoise } Non sérieux ? Il y a des gens dans l'Oise ? Les enfants ça file aussi des maladies et des fois ça file des petits-enfants (n'en parlez pas à ma mère).

    Posté par monsieurmonsieur, 29 février 2008 à 20:09
  • le post-scriptum est d'une délicatesse particulière

    Posté par melle Bille, 01 mars 2008 à 08:06
  • Elles sont surtout d'une tristesse infinie, les pauvres oiselles.

    Posté par la Mère Castor, 01 mars 2008 à 14:48
  • Mlle Bille } N'est-ce pas ? Remarque, il n'est pas dit qu'elles sont niaises en plus hein.

    Mère Castor } Oui. Que dire de plus ?

    Posté par monsieurmonsieur, 02 mars 2008 à 11:57
  • petite annonce

    Donne 24 élèves, remuants mais très "attachants". Suis ligotée, ne peux vous répondre, s'adresser à l'éducation nationale qui transmettra...

    PS : J'aime aussi beaucoup le post scriptum !

    Posté par tiphaine, 02 mars 2008 à 13:24
  • Photoshop aurait fait merveille dans cette petite industrie...

    Posté par Still, 02 mars 2008 à 16:17
  • Tiphaine } Je les prends.

    Still } On peut vraiment ajouter des sourire avec Photoshop ?

    Posté par monsieurmonsieur, 02 mars 2008 à 17:46
  • on peut rajouter des bras aussi; autant que tu veux

    Posté par melle Bille, 02 mars 2008 à 20:18
  • Mlle Bille } Je l'avoue, j'y ai pensé, tu me connais bien.

    Posté par monsieurmonsieur, 03 mars 2008 à 18:21
  • Oui, oui, des sourires, des bras, des auréoles...

    Posté par Still, 04 mars 2008 à 21:22
  • Quelle ironie ! J'adore !

    Posté par Vagant, 05 mars 2008 à 09:06
  • Still } des cheveux ?

    Vagant } merci.

    Posté par monsieurmonsieur, 05 mars 2008 à 13:58

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