LeCartophile

Une carte postale, un monologue, une situation, un monde à inventer.

27 avril 2008

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Voici le petit texte fait pour l'anniversaire de Mlle Bille, qui a encore perdu un an aujourd'hui.

Jean Perrot était petit, maigre, bistre de teint. Enfin quiconque l'aurait vu l'aurait jugé comme tel, mais Jean était si peu remarquable qu'il n'était jamais remarqué. Il faisait partie de ces gens qu'on ne voit pas. L'humanité est en effet divisée en trois types principaux : les gens que l'on ne peut s'empêcher de regarder, ceux qu'on évite de regarder et ceux qu'on ne peut voir. Perrot faisait partie de la troisième catégorie, ce qui expliquait qu'il soit devenu archiviste à la bibliothèque municipale.

En surface, il y avait plusieurs grands meubles, remplis à en exploser de fiches cartonnées du même modèle. Les emprunteurs y cherchait leur bonheur après avoir ouvert l'interminable tiroir "Och-Ode" ou "Hul-Iba", recopiaient la fiche qui avait suscité leur intérêt sur un formulaire rose et se dirigeaient vers le comptoir où ils tendaient le-dit formulaire à une bibliothécaire revêche et chaussée de lunettes demi-lunes, des bibliothécaires réglementaires. Enfin ils allaient attendre dans un coin sombre que le livre vint comme par magie se poser  à leur côtés.

C'était ce temps de latence dont Jean était le maître, caché dans son antre, sans que nul ne le sache. Le reste du personnel lui-même semblait ignorer ce qui se passait dans les arcanes du sous-sol, très peu d'entre eux étaient capable de donner le nom de l'archiviste mais ils étaient unanimes quant à l'excellence de son travail. Perrot était capable d'une très grande célérité. C'était si étonnant qu'il s'ensuivit un pari.

Gérard fut le premier à proposer de voir quelle serait la cadence maximum que pourrait supporter l'archiviste. Un bibliothécaire se mit à remplir des fiches de prêt, puis un second vint lui prêter main-forte, enfin toute l'équipe se mit à gribouiller des références diverses avec une frénésie d'autant plus forte que les livres ne cessaient de sortir de façon tout-à-fait régulière. Les piles de bouquins semblaient même avoir un air narquois.

Il fallut se rendre à l'évidence, l'archiviste avait été le plus fort : il fut décidé  à l'unanimité de descendre féliciter l'employé modèle et de savoir quel était son secret. On mit un certain temps à trouver l'escalier, mais bientôt la troupe se trouvait dans un couloir sombre, que nul ne se rappelait avoir jamais emprunté. A la lumière du briquet d'Andrée, les bibliothécaires s'enfoncèrent résolument sous terre, se sentant presque guidés par un réseau ed petites lignes dans la poussière du sol, qui semblaient autant de petits chemins.

Ils parcoururent de longues allées bordées de livres, se sentant confusément épiés, jusqu'à ce qu'une petite lumière leur indique le lieu où se tenait leur collègue. D'humeur soudain potache, ils décidèrent d'entrer dans le petit bureau sans frapper. Funeste erreur qui les mit face à un terrible spectacle. Le bureau grouillait littéralement. Une infinité de points noirs et brillants couvrait la plupart des surfaces libres, cette mer était toujours en mouvement : des milliers de cafards entouraient un petit bonhomme à l'air falot, lui montant sur les mains, s'y arrêtant un moment puis en repartant avec leur hystérie habituelle.

Des cohortes d'insectes portaient de lourds ouvrages, les ramenant des rayons ou les y amenant, les posant sur le chariot. Puis ils revenaient sur les mains de Jean pour reprendre leurs ordres.

Jean leva un regard terrifié. Andrée s'évanouit. Les trois autres filles partirent en courant. Roger et Pascal se tenaient pétrifiés. Jean-Paul vomit.

Un an plus tard jour pour jour, Jean Perrot reçut la médaille de la ville pour avoir découvert et exploité cette nouvelle énergie, la plus biologique qui soit : celle des cafards.

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13 avril 2008

Carte Postale #29

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    Appelez-vous Suzanne, vous n'êtes qu'une vieille bique, mais si votre prénom se trouve réduit à Suzon ou Suzette, voilà qui vous transfigure et prouve une chose : vous êtes aimée.  Et Suzanne Pellissier était aimée, plus que ça, admirée. Suzon se démenait pour tenir le ménage, pour élever l'enfant, seule dans la maison sombre qu'elle n'avait pas fini de payer. Elle n'était pas fille-mère, et c'était bien heureux, mais son homme était loin, bien loin, à gagner l'argent qui leur permettrait un jour de s'installer au pays et de gagner bourgeoisement leur vie.

    Ils s'étaient mariés à l'église un beau jour de juin, Henri et Suzanne, et ma foi, ils formaient le plus beau couple du monde. En ces lendemains de guerre, on avait bien besoin de rêver un peu. Ils étaient tous les deux beaux, charmants et surtout, ils s'aimaient, depuis longtemps. Ce n'était pas pour rien qu'Henri avait rejoint le résistance, c'était pour pouvoir au jour de la victoire, pavoiser devant Suzanne.

    Elle-même avait su résister à toute tentation pour s'offrir à son héros. Ce jour de juin 1946, il y eut donc une grand fête et les mariés sortirent de l'église sous les fusils-mitrailleurs des FFI se croisant dans une haie d'honneur qui sentait la poudre et le bon goût. A l'auberge, on mangea du pâté fait maison, un signe extérieur de richesse, étant donné la rareté du cochon.

    La nuit de noces se passa le mieux du monde, les deux tourtereaux pouvant enfin partager le moment dont ils rêvaient depuis si  longtemps, un moment intense de tendresse et de sauvagerie mêlées. Il ne dormirent guère pendant une bonne semaine, tout entier l'un à l'autre, rassurés de trouver dans cette complicité physique le pendant de leur connivence sentimentale.  Bref, ils s'entendaient si bien au lit que Suzon tomba tout de suite enceinte, ce qui posa un gros problème : ils n'étaient encore que de grands enfants et trouver un métier dans la région n'était pas si  simple, surtout pour quelqu'un comme Henri qui n'avait pas de réelle qualification.

    Ils étaient tous deux bien trop amoureux l'un de l'autre pour accepter, comme le voulaient les parents, d'occuper une chambre dans une des maisons familiales. Ils voulaient leur intimité et il ne serait pas dit que l'enfant à venir ne devrait son éducation qu'à la pitié grand-parentale. La mère Fradin venait de passer et sa maison était donc à louer.

     Henri se démena pour obtenir quelques prêts et paya six mois de loyer d'avance, il refusa tous les passe-droits qu'on eût voulu  lui faire en sa qualité de héros, de jeune marié, de garçon sympathique et honnête. Il n'aurait pu en être autrement s'il voulait conserver tout l'amour qui le liait à sa Suzanne.

    Il fut donc décidé que durant quelques années ils tireraient certes le diable par la queue, ils seraient certes séparés, mais qu'il fallait en passer par là afin que le couple puisse s'installer au pays, et ouvrir le petit commerce dont chacun avait envie. Il y eut bien un semblant de discussion sur la nature du dit commerce, mais Henri, qui avait dans l'idée d'ouvrir une quincaillerie, se rendit aux arguments de sa tendre épouse : elle tiendrait le magasin le temps qu'il gagne de quoi rembourser les dettes, et c'était un commerce trop masculin pour elle.

    Le mari n'ayant plus rien à prouver concernant sa virilité accepta donc qu'on ouvrît une mercerie, après tout ce n'était qu'un magasin de bricolage pour femme, cela revenait donc au même. Le lendemain à l'aube, Henri fit son premier voyage vers la ville pour y trouver un travail.

    Il revint le soir, à moitié joyeux, porteur de deux nouvelles. La bonne nouvelle était qu'il avait déjà trouvé un travail, la mauvaise était que ce travail le condamnerait à être loin de la maison pendant de longues périodes et il partirait dès le lendemain. Ils ne dormirent pas cette nuit-là. Jusqu'à tard dans la soirée, ils pesèrent le pour et le contre, et finalement, leur décision prise, ils firent l'amour durant le reste de la nuit, comme pour faire provision , pour anticiper leur longue séparation.

    Le lendemain, Suzon alla seule faire les courses à l'épicerie. On demanda des nouvelles d'Henri, si il était encore descendu à la ville, et que c'était pas si facile de trouver un emploi.  Suzon avait un air de fierté quand elle annonça à tout le village qu'Henri avait déjà trouvé un gagne-pain, et dans la haute société : il était chauffeur de maître ! On s'extasia beaucoup, affirmant bien fort qu'il avait déjà un pied chez les gens importants.

    Bien sûr certains furent déçus quand ils apprirent qu'il ne s'agissait pas d'un emploi dans l'administration, chauffeur du préfet, voilà qui avait de l'allure, mais qu'Henri était désormais au service d'une famille d'industriels, des gens qui voyageaient beaucoup et, nécessairement à qui il fallait une voiture et un chauffeur personnel.

    A partir de ce jour, les mandats arrivèrent régulièrement, permettant à Suzon de régler les dettes, de vivre assez bien, de préparer la maison en vue de l'arrivée du bébé et même de mettre un peu de côté à la caisse d'épargne pour réaliser le projet, d'ailleurs elle acceptait quelques ménages pour augmenter sa pelote : une bien courageuse fille cette Suzon.

    L'épicerie devint son lieu de vie sociale, c'est là qu'elle attendait le facteur et qu'elle lisait les cartes d'Henri qu'il lui apportait deux à trois fois par semaine.  Il y décrivait par le menu son parcours, sur les routes de France toute la journée, jamais en place, toujours par monts et par vaux. C'était un régal pédagogique pour les femmes du village qui, après avoir écouté la prose météorologique d'Henri, se précipitaient sur l'envers pour s'émerveiller de la richesse et de la splendeur touristique de leur nation.

    On trouva fort impressionnant le pont du Gard, d'autant qu'il avait été entièrement construit "à la main", la place Stanislas brillait que s'en était un bonheur, on trouva très cocasse que Pont-Aven porte le même nom que les galettes, les Pyrénées furent jugées très majestueuses, mais moins vertes que celles de la région... La vieille Catherine Guigney eut d'ailleurs un mot pour résumer son enthousiasme : "Les voyages, ça fait voir du pays." On opina du chef.

    Henri ne revint que pour l'accouchement du petit : un garçon qu'on nomma Antoine. La naissance liée à sa longue absence fit qu'il fut fêté comme un héros. On le soumit à un feu roulant de questions concernant son activité, mais il garda une discrétion toute professionnelle, se refusant à parler de ses employeurs, semblant embarrassé même quand il s'agissait de les évoquer.

    Il ne resta qu'une semaine au pays, une semaine qu'il consacra presqu'exclusivement au petit et surtout à sa mère. Leur séparation n'eut cependant rien de pathétique, ils eurent l'un vers l'autre un long regard embrasé et Henri se mit en route pour prendre son bus. Il s'était à peine éloigné de trois pas que Suzon le rappela :

    - Mon chéri, ça serait bien que j'ai une photo de toi, tiens une photo de toi en uniforme, avec la voiture pourquoi pas ?


    Henri sembla réfléchir, hocha la tête sans un mot. Sur la place le car corna, c'était le troisième appel, le dernier. Henri eut un rapide geste de la main, se retourna et s'en alla au pas de course  pour attraper au vol le car brinquebalant. Une fois installé sur son siège, il se plongea dans ses pensées : ses sourcils s'étaient froncés.

    Pendant six longues années, Suzon dut se débrouiller seule, avec le petit sur les bras et bientôt une seconde enfant : Bernadette. Henri arrivait à rentrer à la maison deux fois l'an pour une semaine. Il supervisait l'installation du magasin, félicitant sa petite femme pour le merveilleux travail qu'elle fournissait. Elle le félicitait derechef pour le travail de forçat qu'il devait accomplir puisque le montant des mandats ne cessait d'augmenter. De félicitations en félicitations, ils finissaient toujours au lit, car ces deux-là éprouvaient l'un pour l'autre une passion dévorante que la séparation en faisait qu'attiser.

    A l'ouverture de la boutique, et malgré son absence, Suzon voulut que son mari soit avec elle : elle accrocha donc en bonne place sa photographie, qu'elle avait fait agrandir pour l'occasion. Derière le comptoir, Henri se tenait désormais en pied, ou plutôt en bottes, vêtu d'un uniforme à galons, quasiment au garde-à-vous devant une superbe voiture qu'on identifia comme une Bentley. Le poster en noir et blanc était superbe, on le dit bien sûr à Suzon.  C'était à chaque fois l'occasion d'un panégyrique à propos de ce brave Henri qui se sacrifiait loin de sa famille, il arrivait même que la jeune femme écrase une larme.

    Il fallut donc six ans pour que les dettes soient payées et que le petit commerce tourne assez bien pour leur permettre de vivre et d'élever leur famille. Henri rentra. Il s'installa dans la petite maison et il alla donner la main au magasin. Il s'occupait du rangement, des comptes, c'est aussi lui qui empruntait la camionnette de Bébert pour aller chercher les fournitures en gros.

    Les deux époux s'étaient retrouvés et, s'ils ne l'envisageaient pas vraiment, ils faisaient tout pour que leurs enfants héritent d'un nouveau petit frère. D'ailleurs ils irradiaient tant le bonheur qu'il n'était pas rare qu'on passe le seuil de la mercerie juste pour le plaisir de goûter cette atmosphère apaisante, justifiant la visite par l'achat d'une bobine de fil ou d'un jeu d'élastique dont on n'avait que faire.

    Cela faisait six mois qu'Henri et Suzon filaient le parfait amour lorsque la voiture vint se garer en face de la boutique. C'était la Bentley devant laquelle Henri posait, au-dessus du comptoir. La vieille Benoîte Poncet qui était venue se réapprovisionner en boutons de culotte le remarqua bien et s'exclama :

    - Mais c'est vos patrons, M'sieur Henri, ah ben, c'est bien aimable de venir vous rendre visite.
   
    Henri se pétrifia.

    Il sortit d'abord de l'automobile une chevelure noire et broussailleuse qui surmontait un visage rougeaud orné d'une magnifique moustache cirée. Puis s'extirpa difficilement de la voiture un énorme ventre qui pointait hors d'une veste rouge vif à brandebourgs dorés et se mit en marche vers la mercerie. Ses bottes brillaient de mille feux et il entra en poussant violemment la porte.

    - Hé ben mon Riton, j'en ai eu du mal à te retrouver mon gaillard.

    L'interpelé semblait avoir soudain perdu une bonne tête, il s'était recroquevillé dans un coin du comptoir, le regard affolé. Suzon, interloquée, s'adressa à l'étrange personnage :

    - Je vous pardon, monsieur... monsieur ?

    - Riglioni. Et faut pas s'excuser, on est de la même famille après tout ou peu s'en faut ma petite Zézette. Ah je vois que la photo de l'homme est bien en place, c'est bien mon Riton, faut garder les souvenirs. Ah ma petite Zézette ton homme c'est le meilleur conducteur de caravanes que j'ai connu. Et puis il faut dire ce qui est, l'habit de Loyal lui allait mieux qu'à moi hein. C'est pour ça que je viens mon Riton, t'es parti un peu vite et je te devais une semaine de salaire. Ca fait pas bezef' tu me diras, mais les bons comptes font les meilleures soupes...

    Il eut alors un rire qui semblait un rugissement et il posa énergiquement un paire de billets sur le comptoir. Puis il se cassa en deux devant les dames, manquant de tomber en avant et prit congé aussi brutalement qu'il était arrivé, non sans adresser à la cantonade un dernier boniment :

    - Et si jamais le cirque Riglioni passe dans les parages, n'hésitez pas hein, il y aura toujours des places gratuites pour les petits et un coin de table pour avec la troupe. Nous autres on n'oublie jamais un camarade.

    La voiture repartit en trombe. A l'intérieur du magasin, le silence était d'autant plus pesant que le contraste avec l'intervention de Monsieur Riglioni était fort. Ce fut la vieille Benoîte qui osa le briser, demandant combien elle devait puis s'échappant le plus discrètement possible. Aussitôt la vieille sortie, Suzon alla baisser le rideau et enlever le bec de cane de la porte.

    La nouvelle fit bien vite le tour du bourg, la voiture n'était pas passée inaperçue. On en rigola bien du fait que l'Henri, qu'on croyait dans la haute, il faisait le clown sur les routes depuis six ans.

    Même que comme spectacle ça devait pas bien être fameux, vu comme il était rigolo.

    A partir de ce jour-là, on ne vit plus Henri que fugitivement, qui travaillait dans l'arrière-boutique. Le grand portrait avait disparu. Suzon restait toujours aussi aimable mais elle avait acquis une dureté dans les traits qu'on ne lui connaissait pas jusqu'alors.

    Bien sûr étant donné la sympathie qu'ils inspiraient, on ne se moqua jamais d'eux publiquement.

    Juste l'hiver, quand leur petit Antoine allait à l'école, on trouvait qu'il avait un peu le nez rouge ce gamin.

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02 avril 2008

Carte Postale #28

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    Joseph Lamuis poussa un profond soupir lorsque le facteur lui tendit l'enveloppe. Il n'avait pas eu besoin de regarder l'écriture pour savoir qui était l'expéditeur de la lettre, l'absence de timbre sur le coin droit était assez explicite. Il alla chercher les quelques sous qu'il devait désormais à l'administration au fond de sa poche.
    - Le frangin, c'est ça ?
    Joseph se contenta de hocher la tête, il aurait été capable à ce moment précis de trahir la rancoeur qui le consumait, et ça n'aurait pas été bien. heureusement, le digne employé des postes prit ce soupir pour de la compassion :
    - Encore un ennui le pauvre. Il a quand même pas bien de chance, le pauvre Jean, pas bien de chance, dit-il en secouant sa casquette de droite et de gauche.

    Dès sa naissance, on s'en était douté qu'il aurait pas bien de chance le pauvret  : la Jeanne, sa mère l'avait fait sortir un peu trop tôt que prévu, et au lieu du beau bébé annoncé,une crevette violacée sortit de la matrice, une crevette muette. Il fallut quelques coups sur le dos pour que le bébé crache ce que lui obstruait les poumons. Alors s'éleva, comme une sirène d'alarme une plainte, d'abord timide, puis qui gagna en volume au fur et à mesure que sa petite poitrine gagnait en assurance. Tous ceux qui assistaient à cet accouchement eurent le coeur déchiré, la mère la première. Elle tint d'ailleurs à ce que le nouveau-né hérite de son prénom, plutôt que de celui, initialement prévu de Nestor.

    Joseph, son aîné de cinq ans, avait suivi cette scène depuis la cuisine, et n'en connaissait que l'effrayante bande sonore. Le père vint bientôt lui annoncer la naissance du petit frère. Il lui suggéra en même temps de prendre bien soin de ce nouveau venu qui semblait si fragile : le ton était amène, mais les sourcils broussailleux se fronçaient assez pour faire entendre que les manquements à cet ordre pourraient bien se révéler catastrophiques pour les reins de Joseph.

    Le facteur fit un signe de tête, et s'en retourna accomplir le reste de sa tournée. Joseph referma doucement la porte de sa petite maison puis envoya voler rageusement la lettre sur la table, prit une profonde inspiration, garda l'air dix secondes dans ses poumons puis expira bruyamment. Il était à nouveau calme. Même s'il vivait seul depuis le départ de son frère, il détestait ces moments où il était incapable de cacher ses sentiments. Il s'assit et à l'aide de son couteau découpa le haut de l'enveloppe. Il en sortit une carte postale, couverte d'une écriture serrée, quasi illisible. Sans se préoccuper des avant-propos, il lut les phrases du milieu : qu'est-ce que Jean avait donc à lui demander ce coup-ci?

    A dix ans, Joseph était un beau gaillard, un de ces enfants pleins de vie qui passent leur temps à courir ou à chercher une raison de courir, le genre de galapiat que l'on reprend avec le sourire et en secouant leur tignasse ébouriffée. Mais malgré ses jambes musclées, il ne partageait plus ce genre de jeux avec ses camarades. En effet, depuis un an, les parents avaient décidé, quoiqu'il leur en coûte que le cadet était assez grand pour faire parfois un tour en dehors de la maison.

    La mère avait bien un  peu pleuré en voyant ses enfants aller jusqu'à l'épicerie, le grand tenant avec application son frère par la main, ce dernier se retournant fréquemment pour lancer vers la demeure familiale un regard inquiet. Ses yeux sombres et caves semblaient s'élargir encore à ce moment, et il trébucha plusieurs fois, il ne savait pas encore bien marcher. Doucement, patiemment, Joseph le rattrapa sous le regard sévère du père qui vérifiait si le discours sur la responsabilité et l'entraide au sein de la famille avait porté.

    Vingt minutes plus tard ils étaient de retour. La mère n'avait pas bougé d'un pouce et Jean, visiblement soulagé se précipita dans ses bras, lui contant dans un long zézaiement et avec un lanagae approximatif son Odyssée. Il fut fêté comme un héros. Joseph alla s'asseoir dans la cuisine en attendant.

    La carte sur la table était finalement habituelle. Jean était malade. Depuis qu'il était au service militaire, il était toujours malade, du pain béni pour les médecins. Jean était malade et l'ordinaire de la caserne était bien dur. Avec trois quatre francs il pourrait pendant quelques temps améliorer son quotidien. Si cela ne dérangeait pas son frère bien sûr. Il espérait d'ailleurs que Joseph se portait bien, en fait il savait bien que Joseph se portait bien, il avait été gâté par la nature lui. Joseph avait déjà ôté de la pile le mandat postal qu'il irait porter dès le lendemain au bureau de poste. Il alla chercher la plume et l'encre pour le remplir, d'une belle écriture ronde.

    Joseph écrivait bien, et sans faute la plupart du temps, Monsieur Loriot, l'instituteur était ravi de cet état de fait : "Je peux le laisser travailler tout seul, il sait tout faire. Et pendant ce temps je peux un peu mieux m'occuper du Jean, le pauvre, il a bien du mal là aussi."  Ce brave homme ne s'était d'ailleurs jamais rendu compte à quel point l'attention qu'il consacrait au gamin au teint bistre et au dos courbé créait une tension dans la classe. Les autres gamins avaient vite repéré le chouchou à son arrivée. Un soir, ils étaient bien décidé d'ailleurs à lui faire comprendre, gadins dans les poches, prêts à voler, que chaque médaille à son revers.

    Joseph s'était interposé, digne représentant de la solidarité familiale, conscient qu'il fallait qu'il protège le 'tiot qui est pas bien faraud, phrase qu'on lui répétait chaque jour, à la soupe et au déjeuner. Il s'était pris une caillasse dans le front, mais sa prestance et sa carrure avait vite découragé même les plus méchants. Ils étaient rentrés ensemble, Jean en larmes, morveux et son frère ensanglanté. Il avait fallu un bon moment et de nombreux câlins avant que le petit cesse de hurler, on passa le front du grand à l'alcool, ce qui le fit sursauter.

    Tandis qu'il repliait le mandat qu'il venait de finir de remplir, Joseph tentait de lutter contre ce sentiment de frustration, cette impression d'injustice qu'il avait connu toute sa vie, ce feu qui le rongeait chaque jour un peu plus fort et qu'il tentait d'étouffer. Il voulait se raisonner, se dire que ce n'était pas bien grave si à son âge, il n'avait pas encore connu de bonne amie. Joseph aurait eu du succès au bal, il en avait déjà dans la rue, dame, un beau garçon comme lui, bâti comme un chêne, dynamique et affable, il n'en fallait pas plus pour faire tourner la tête aux jeunes filles du coin.

    Mais si on prenait l'un, on prenait l'autre, étant donné que les deux frères vivaient ensemble depuis la mort des parents Lamuis. On ne savait guère de quoi ils étaient morts, elle en janvier 1912, lui le mois de mars suivant - Joseph pensait que c'était la fatigue de s'être occupé du 'tiot - mais le vieux avait fait jurer au grand qu'il prendrait désormais soin de son cadet à leur place, il était si fragile. Et puis le grand avait un métier, tandis que Jean ce serait miracle qu'on lui trouve une tâche qui ne le tue pas.

    On avait bien essayé un temps de le faire engager comme employé à la mairie, mais il écrivait si mal qu'il avait bien fallu se rendre à l'évidence : il n'était pas fait pour un métier intellectuel. D'autre part, son physique désavantageux et ses mystérieuses maladies à répétition lui interdisait toute tâche physique. On le garda donc à la maison, à la plus grande joie de la mère.

    Depuis ce temps-là, les deux frères habitaient donc ensemble, Joseph travaillant d'arrache-pied pour faire vivre le ménage, et Jean se plaignant de ses douleurs tout en trainaillant du fauteuil à la fenêtre. Quand vint l'heure d'être appelé sous les drapeaux, Jean eut bien du mal à sortir de son lit. Mais les gendarmes qui étaient venu le chercher étaient des sans-coeur, des étrangers qui venaient du chef-lieu de canton ; ils l'emmenèrent malgré ses cris et Joseph écopa d'une forte amende pour s'être opposé à eux.

    Il faut croire que dans l'Armée Française, on avait besoin de gens bien mal en point puisque Jean fut jugé apte. C'est alors que les demandes de mandat se mirent à affluer. Toujours brave, et sachant bien que le village était au courant de son courrier, Joseph se trouva dans l'obligation de subvenir aux besoins de son frère absent, lesquels ne cessaient d'augmenter. Heureusement, les tâches ménagères étant moins lourdes depuis le départ de Jean, l'aîné put travailler plus longtemps à la menuiserie pour y pourvoir.

    Bref, ce jour-là encore, le 'tiot lui demandait quelques francs. Il parcourut à pied les dix kilomètres jusqu'au bureau de poste, sans maugréer, au cas où on le verrait. Il ressentait un certain soulagement : c'était un des derniers mandats puisque le frangin serait libéré dans deux mois, à la fin de l'été. Au bureau de poste il tendit son papier, l'employé le data d'un coup de tampon : 28 juin 1914.

    Un mois et demi plus tard, le régiment de Jean fit route vers le front. Joseph se trouva dans un poste de commandement, où l'on avait besoin de gens intelligents, sachant lire et écrire.

    Il ne fallut pas une semaine pour que le grand se rendît compte de l'absurdité de la situation, il commença alors de longues démarches qui, grâce à son opiniâtreté et à ses talents d'orateur, finirent par porter leur fruit : il échangea son poste au chaud contre celui de son frère.

    Quand il revint au village, Joseph avait derrière lui trois ans de tranchée, trois ans de froid, de faim, de souffrances extrêmes. Trois ans qu'il avait donné pour la France et pour son frère. Son premier geste fut d'ailleurs de fleurir la tombe de ce dernier qui s'était brisé la nuque en se prenant les pieds dans le tapis d'on ne sait quel Quartier Général.

    Il y avait sur la tombe trois noms et trois portraits. Et ces trois mauvaises photographies semblaient lui jeter des regards furieux.

    Il essaya bien de se refaire une vie mais il ne pouvait s'empêcher d'entendre que dans son dos on parlait de remords, de laisser mourir son frère à la guerre, à la guerre le pauvre Jean, vous vous rendez compte, il pouvait pas tant en supporter.

    Il se décida donc à émigrer et trouva une place d'employé dans la ville de Digoin, la mort dans l'âme.

    On le trouva flottant dans le canal deux mois plus tard.

    Son cadavre était épouvantablement maigre.

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