LeCartophile

Une carte postale, un monologue, une situation, un monde à inventer.

30 mars 2008

Carte Postale #27

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    Nous enterrâmes Claude Murcier à Bourgoin-Jallieu en mars 1986 alors qu'on s'apprétait à fêter son centenaire. Il était mort en bonne santé, s'étant plié jusqu'à la fin de sa vie à une discipline athlétique rigoureuse. Flexion, extension, inspiration, expiration, une habitude remontant à son jeune temps et à sa plus grande passion : les chasseurs alpins. On l'enterrait d'ailleurs avec sa tarte, ses fourragères, ses galons de première classe, ses bas blancs et ses chaussures de montagne. On sonna même Sidi-Brahim pendant la mise en terre et Claude, allongé dans sa couche austère, semblait au garde à vous, raide comme un piquet, tombé silencieux, sous le choc, comme une muraille.

    L'ensemble du cortège défila devant le trou, y jetant une jonquille, et l'on sentait dans cette foule une certaine impatience à laisser la cérémonie pour se rassembler autour d'un verre  comme s'il y avait une urgence à tous se rencontrer, un sujet brûlant à aborder sans plus tarder.

    Il faut dire que l'on n'ensevelissait pas n'importe qui ce jour : dans la tombe gisait le dernier témoin de la plus picrocholine des guerres qu'eut connu le vingtième siècle. Selon son humeur, Claude lui donnait ironiquement le nom de "guerre de 1907-1908", ou bien, avec des airs de conspirateur, racontait sa participation à l'incident qui avait failli hâter de sept ans la Grande Guerre.

    Claude était de ces gens qui ne savaient pas comment travailler, ce n'était pas un imbécile, il était même assez intelligent pour voir ce qu'il ne savait pas faire. Il avait par exemple tenté de trouver un patron, après avoir constaté sa complète incompétence à apprendre quoi que ce soit à l'école, hormis à écrire. Mais c'était toujours la même chose : le blé semblait lui pourrir entre les mains, les pas de vis se faussaient dès qu'il donnait un tour d'écrou, et on n'avait jamais vu un vitrier réussir aussi bien des découpes en vagues quand elles devaient être droites.

    Par contre c'était  un champion à la chasse le Claude. Dès que ça bougeait dans un buisson, il épaulait et le faisan avait à peine le temps de montrer une plume qu'il roulait déjà dans la bruyère. Dès lors il lui restait deux choix pour gagner sa vie : le braconnage ou l'armée. Comme il était honnête, il s'engagea, et comme il était de nature curieuse et friand de connaître de nouveaux horizons, il s'engagea au 7° bataillon de chasseurs alpins, bataillon de fer, bataillon d'acier.

    Il sillonnait avec bonheur les montagnes en compagnie, et de leur sommet contemplait ce paysage encore vierge, cherchant parfois quelqu'indice de la frontière franco-italienne sur laquelle il devait veiller. Car elle était là sa tâche sublime : veiller à ce que l'ennemi, jaloux de leur indépendance, ne s'avance dans la mère patrie. L'ennemi, c'était l'italien, ce boche méditéranéen, qui, à l'instar de ses alliés qui avaient confisqué l'Alsace et la Lorraine, lorgnait sur la Savoie et Nice.

    On ne peut pas dire cependant que l'atmosphère au col du petit Saint Bernard fût tendue : l'hiver il n'y avait guère de monde à l'air, et l'été on préférait humer le parfum des fleurs et des herbes. Il y avait presqu'une sorte de détente entre les Chassseurs et les Alpini qui se reconnaissaient à force de se voir. Et jamais il n'y aurait eu la guerre de 1907-1908 sans ce maudit lapin.

    Un lapin dans ces contrées était un animal aussi incongru qu'un chamois sur la côte d'azur. Il était apparu un jour de printemps sans qu'on sache d'où il pouvait venir, mais selon toute apparence il se plaisait dans les environs des postes de douane, se régalant de la végétation alpine, folâtrant parfois en territoire français, parfois en territoire italien, vaguemestre animal qui traversait le no man's land. Les soldats l'avaient observé avec étonnement d'abord, puis avec amusement, avaient faits des hypothèses sur son origine, sur son habitat.

    C'est d'ailleurs Claude qui repéra le terrier. Il fallait pour cela son regard  perçant et son expérience de chasseur. Le repère du rongeur avait deux ouvertures : l'une dans le no man's land et l'autre une dizaine de mètres derrière la cabane des soldats transalpins. Puis on s'amusa avec l'animal que l'adjudant avait surnommé "Jeannot l'alpin", on lui lacha les chiens au cul : Jeannot était toujours plus rapide ou plus malin que les lourds Saint Bernard.

    Enfin les soldats, quand ils étaient désoeuvrés des deux côtés, inventèrent une sorte de tennis lapin qui consistait à se renvoyer le rongeur en lui faisant peur. Le but était de l'empêcher d'entrer sur le territoire national. Les tournois durèrent tout l'été et se prolongèrent durant l'automne, période à laquelle ils devinrent plus athlétiques, la couche de neige empêchant les hommes de se mouvoir facilement.

    Le lapin, lui, filait toujours aussi vite et c'était étonnant de voir la boule de fourrure brune zigzaguer comme un éclair sur le manteau blanc sans jamais s'y enfoncer. Il avait atteint une taille admirable, peut-être grâce à ses exercices, et une idée germa alors chez les Chasseurs.

    Le col n'était plus facilement accessible et faudrait désormais vivre sur les réserves faites au cours de l'été ce qui impliquait une nourriture grossière, rare  et insipide. On ne sait qui dit en premier que le lapin ferait un bon appoint à l'ordinaire, peut-être était-ce cet abruti de Veran, qui avait le chic pour lancer des idées qui semblaient bonnes à priori mais se révélaient calamiteuses à l'utilisation.

    Toujours est-il qu'au match suivant, les français se firent marquer un point très tôt dans le match. Claude Murcier épaula alors, prit bien son temps car il n'aurait qu'une tentative et quand il fut sûr d'avoir l'animal dans son viseur, il tira. Jeannot fut touché en pleine course et boula sur la neige, l'éclaboussant de quelques gouttes de sang. Comme il retournait à ce moment-là vers le camp des Alpini, il dépassa la barrière et finit sa course trois mètres plus loin, dans le no man's land.

    Le caporal Robert se hissa par-dessus l'obstacle pour aller chercher le repas du soir. Il tendait la main vers les oreilles de l'animal lorsqu'une seconde détonation claqua dans l'air. La neige sembla exploser devant le caporal qui arrêta net son geste. De l'autre côté de la fontrière, un soldat italien le tenait encore en joue, sa carabine fumait. Pour voir, Robert tendit à nouveau la main. Deux coups simultanés répondirent à ce geste, les balles s'enfoncèrent juste devant lui, le faisant battre en retraite, tandis que tous ses camarades se mettaient à l'abri.

    Il y eut un moment de silence. Puis un nouveau coup de feu. La carabine de Murcier avait repris du service et l'italien qui avait pénétré le no man's land s'en repartit bredouille. C'est ainsi que se passa cette drôle d'après-midi. Chaque tentative pour aller saisir le lapin était suivie de l'armement d'une carabine, puis du retour du soldat en mission de ravitaillement. On alluma les projecteurs pour la nuit, les deux camps restèrent sur leurs positions, leurs soldats camouflés : limiers invisibles couchés dans les sillons.

    L'adjudant fit un rapport par le télégraphe. Et le lendemain on put constater que de l'autre côté on avait eu la même réaction, puisqu'une délégation vint visiter aussi les soldats transalpins. Sans que ses hommes quitassent leurs positions, l'adjudant expliqua l'affaire au capitaine qui était venu les voir. Le capitaine se trouva fort ennuyé et il fit son rapport télégraphique : des coups de feu avaient été échangés. Le rapport monta la voie hiérarchique, prenant à chaque stade une importance plus grande, une urgence plus évidente.

    Le lendemain après-midi, un officier général plénipotentiaire se présentait au col, accompagné d'un traducteur. Ce dernier eut du mal à s'adapter au langage fleuri des militaires mais fut le média du dialogue suivant :

" Pourquoi vous nous avez tiré dessus ?
- A cause du lapin, il est pas à vous le lapin.
- Comment ça il est pas à nous ? C'est Murcier qui l'a tiré.
- Oui mais il est pas chez vous.
- Il y était quand Murcier a tiré.
- De toute façon ça fait rien, il est pas à vous parce qu'il est pas de chez vous, il est italien.
- Et comment tu le sais, tu lui as causé avant qu'il meure ?
- Il a sa maison chez nous alors il est italien.
- N'empêche que vous nous l'avez envoyé, c'est une sorte de réfugié.
- Et c'est comme ça que vous les traitez les réfugiés ? Patrie des droits de l'homme de mon cul oui.
- Y'a que les lapins et les italiens qu'on traite comme ça et tu sais pourquoi ? C'est parce que sinon vous savez foutre qu'une chose : vous reproduire, bons à rien."

    Le reste de l'échange était à base d'organes génitaux, de mères baffouées, de familles déshonorées. Cette fructueuse prise de contact dura plusieurs jours. Pendant ce temps, le lapin se desséchait entre les deux barrières. Parfois un corbeau venait se poser pour tenter d'arracher un bout de viande au cadavre, une salve de fusil roulait alors et il ne restait du pauvre volatile qu'une tache de sang et quelques plumes qui volaient.

    A bout d'arguments et d'injures, ayant reçu des renforts et le lapin étant totalement décharné à la fin de l'hiver, chaque camp fit enfin un pas vers l'autre. Il fut convenu que désormais tout lapin se risquant dans le secteur serait aussitôt et impitoyablement abattu et enterré dans le no man's land.

    Ce fut la fin de la guerre de 1907-1908. Une guerre qui ne vit pas de vainqueur officiel.

    Mais de temps à autre, quand il avait fini de raconter son histoire, Claude Murcier sortait de sa poche un porte-bonheur, une patte de lapin, et confiait à voix basse, mais avec un ton rauque et l'oeil brûlant :

    - Dans la nuit que je suis allé la chercher celle-là. C'est nous qu'on l'a gagné la Guerre du Lapin, c'est nous."

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25 mars 2008

Carte Postale #26

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- C'est un scandale Monsieur le Maire, c'est tout proprement un scandale !"

    C'était le vieil Antoine qui fulminait méchamment, rouge à s'en faire éclater un anévrisme. Il avait l'index accusateur et la moustache en bataille et il beuglait comme jamais, debout en plein centre de la salle du bistrot, approuvé par une dizaine de camarades, tous taiseux, l'oeil charbonneux, et ayant adopté l'attitude explicite de ceux qui sont bien décidés à aller jusqu'au bout pour peu qu'il y ait quelqu'un devant. Et le vieil Antoine gueulait donc :

- C'est un scandale Monsieur le Maire, ce qu'on fait à un de nos pays à la ville. Tout proprement un scandale !"

    En face de lui, Louis-Georges Remontet piquait du nez dans son douze degrés. En tant qu'édile municipal, le fait qu'on lui jette cette dignité  à la figure plutôt qu'un "le Louis" augurait mal de la conversation qui suivrait. Le Louis avait d'autant plus honte que ce qu'on lui reprochait aujourd'hui, il l'avait imposé auparavant au nom de la modernité, de la solidarité et de la compassion, toutes vertus socialistes rurales qui auraient pu le mener au Conseil Général. L'erreur tactique qu'il venait de commettre lui coûtait certainement une carrière politique qui l'eût mené presque sous les ors de la sous- préfecture.

- Et où qu'il est maintenant le pinlot ? Comment c'est-y qu'y va notre Jean-Pierre ? Vous-y savez-t-y ? Parce que la dernière fois qu'on l'a vu revenir ben il était pas bien faraud, moi je vous-y dit, Monsieur le Maire."

    Chaque "Monsieur le Maire" était un coup qui assommait un peu plus le Louis, une pierre l'ensevelissant sous une montagne de remords et d'ambition civique déçue. La dernière venue au village du Jean-Pierre avait fait naître une grogne qui s'était peu à peu changé en mécontentement, lequel avait laissé la place à une exaspération qui venait d'éclater en fureur révolutionnaire pile là, au milieu de la salle du bistrot.

- J'y ai vu Monsieur le Maire, il avait tout les côtés de la tête avec des trous dans les cheveux, enfin dans ce qui lui restait de cheveux. Et y'aurait fallu y coller des beignes pour qu'il vous réponde des fois".

    On avait fait au mieux pourtant, la municipalité avait souhaité que l'idiot du village devînt un idiot d'exception, le plus progressiste des idiots qui soit, capable de s'extraire de sa condition d'idiot à force de thérapies modernes. Il fut donc décidé qu'une souscription s'adressant à l'esprit civique des citoyens ménardinois permettrait d'offrir solidairement les soins nécessaires à sa guérison à l'hôpital de la Grand-Ville : Edouard Herriot à Lyon. Vu qu'on l'aimait bien le Jean Pierre - les gamins s'amusaient bien avec- les dons furent imposants et l'on put de suite payer au pinlot quatre mois d'hôpital.

- Moi j'y avais dit du début que ça tournerait mal, c'est-y pas vrai ? Hein ? - et le vieil Antoine  prenait ses voisins à témoin - J'y avais dit : la ville c'est pas l'endroit pour un gars de la campagne, tout crétin qu'il soit. Un gars de la campagne c'est fait pour la campagne."

    Le Louis, Monsieur le Maire, avait pourtant prévu la chose, organisant le retour de Jean-Pierre chez l'un ou l'autre, sa masure étant devenue quasiment insalubre avec le temps et le manque de soins. Il revint donc, et chaque fois en plus mauvais état. Ses cheveux avaient disparu par plaques, là où les médecins posaient les électrodes : c'était aussi ça le progrès, la guérison par l'électricité, la plus moderne des énergies, Monsieur le Maire en avait fait un bon discours sur la place de l'église. Un bien beau discours que ses concitoyens avaient su apprécier, avaient même applaudi, ce qui rendait suspectes les affirmations de l'Antoine :

- Voui, Monsieur le Maire, voui, on n'a point le droit de le laisser se ratatiner là-bas. Ici, Monsieur l'Instituteur lui a appris à écrire et tout, ça lui a pris bien quinze ans, et il lui faut une journée pour aligner trois phrases et dedans il dit n'importe quoi, mais n'empêche chez nous, il a appris des choses."

    Le Louis devait bien en convenir, depuis qu'il était à la ville, Jean Pierre venait encore plus idiot qu'il n'était parti, il avait même du mal à remonter sur son vélo. C'était pourtant quelque chose, Jean-Pierre et son vélo. C'était l'autre moitié du couple, Jean-Pierre n'ayant jamais eu droit aux tendresses d'une femme. Enfin bref, c'était bien la seule chose qu'il maîtrisait son vélo. Le fait qu'il n'ait même pas le goût de le reprendre, en plus des brûlures, inquiétait tout le village.

- Monsieur le Maire, je vous le demande sonanellement, faisez revenir le Jean Pierre, sa vraie place c'est chez nous, il appartient au village."

    C'était la pointe du discours du vieil Antoine. Pour l'occasion il avait baissé de ton et pointait un doigt accusateur sur l'édile, un doigt d'autant plus flagrant qu'il était le seul à ne pas tenir le verre à vingt centimes de piquette. Il se fit alors un grand chambard dans l'esprit du maire et l'Antoine se vit déchu de son poste, à jamais mis au ban de la société, il se vit insulté, méprisé, ruiné. C'est alors que l'Antoine porta sa botte:

- Et pis les gamins l'aiment bien."

    Le maire sortit maussade du bistrot, il savait désormais ce qu'il avait à faire. On fit don des derniers sous de la souscription aux petits frères de pauvres et Jean Pierre laissa sa chambre d'hôpital pour retrouver sa cahute aux faubourgs du village.

    Petit à petit il arriva à remonter sur sa bicyclette et refit ses tours de village. On était si content qu'on lui paya régulièrement la goutte. Ses départs furent plus mémorables que jamais.

    Et puis il ravissait tant les enfants.

    Il se passa à peine trois mois avant qu'ils ne lui jettent à nouveau des mottes de terre. On ne sut jamais laquelle lui brisa la tempe. On ne chercha pas à le savoir : une chute de vélo ça arrive, surtout chez un pinlot.


NB : pinlot, c'est l'idiot du village.

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17 mars 2008

Carte Postale #25

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   Il existe encore dans notre monde moderne des villages perdus au beau milieu de nulle part. Ils possèdent de nos jours l'ADSL, ils ne sont plus isolés de la couverture des téléphones portables, ils existeraient presque pour peu  qu'il y ait une vie là-bas. Quelques iroquois y restent, propriétaires terriens, éleveurs et dinosaures utopiques des années hippies. Il y aurait de la vie pour peu qu'il y ait encore du commerce ou de l'artisanat.

   A Saint Bonnet des Quarts par exemple, il fut un temps où l'on comptait plusieurs bistrots, il y avait même une épicerie-bazar-torréfacteur qui faisait aussi la ligne de car jusqu'à Paris, via la nationale sept, en deux jours, une sorte de supermarché de l'époque. Quasiment florissant que c'était Saint Bonnet à l'époque, un bourg moderne.

   Aujourd'hui il ne reste qu'un bistrot et une épicerie. Les meilleures du monde bien entendu, mais en face du bistrot, la boucherie a fermé, en face de l'épicerie, la boulangerie n'est plus que ruines. On y fit du pain un jour pas du pain extraordinaire, mais du bon pain, pas du pain de plaisir comme on voit à la capitale, juste du pain pour manger. C'était Noailly qui le faisait ce pain, qu'on venait du haut de la montagne pour l'acheter. Pas parce que c'était le meilleur, c'était juste le plus près et quand le chemin pour aller au boulanger se compte en dizaines de kilomètres, c'est un argument de poids.

   Bref, Noailly, le vieux Claudius, faisait son pain mais ne le vendait jamais. La vente était la tâche exclusive de Mathilde, sa fille unique et son unique soutien puisque la mère était morte en couche attendu le délai incroyable qu'il avait fallu attendre le médecin de La Pacaudière le jour de l'accouchement.

   Mathilde était née un 14 juillet, une enfant bénie des dieux dont les parents s'aimaient d'un amour le plus beau qu'il soit, un amour parfait ; Claudius faisait le pain, Lydie le vendait, le sourire aux lèvres et le compliment dans la manche. Le jour venu de la délivrance, pour arracher le docteur Vial au banquet républicain, il avait fallu un chausse-pied et un guide bien patient qui le tenait en selle tant il avait éclusé de vin de la Côte.

   Quand le médecin arriva, la mère perdait bien autre chose que les eaux, et le praticien, plein de bonne volonté, s'endormit néanmoins plusieurs fois tandis qu'il pratiquait la mise bas. La fille vécut, la mère mourut : la fatalité en quelque sorte.

   De ce jour-là Claudius changea.

   Comme un fait exprès, la boulangerie sembla devenir plus sombre, comme le devint son propriétaire. Il travaillait dur, Claudius pour tenir son petit commerce, et il servait nonobstant les pleurs de la petite dans l'arrière-salle. On lui disait bien qu'il fallait s'occuper du bébé, il rétorquait aussitôt qu'il fallait qu'elle s'habitue parce que sa vie, elle allait la passer entre ces quatre murs : la boulangerie il ne pourrait pas la tenir tout seul bien longtemps.

   Alors qu'elle avait à peine huit ans, le village s'habitua à voir une petite fille distribuer le pain. Le maître disait bien au père Noailly qu'on pourrait au moins la mener jusqu'au certificat d'étude, celui-ci ne voulut rien savoir. Dès que Mathilde fut capable de compter la monnaie, il la plaça à la caisse. Elle n'y était pas malheureuse les premières années, c'est agréable  pour un enfant de se sentir importante, puis elle commença peu à peu à se lasser.

   Vous pourrez demander à tous ceux qui ont connu Claudius : c'est alors qu'il retrouva le sourire et qu'en même temps il disparut.  Quand la petite l'aidait avec avec gaieté à la caisse, on pouvait encore le trouver au café Barthaut, en train de boire la goutte. Du moment que la petite voulut s'émanciper, il n'hésita pas le père Noailly et se paya une carriole et un baudet. De temps à autre même il allait à l'épicerie-bazar et s'achetait un billet pour la ville.

   Pendant ces absences, Mathilde s'occupait seule de la boutique. Il ne partait guère que pour un jour ou deux, et laissait assez de pain pour les gens puissent venir faire provision; ces jours-là, Mathilde en profitait pour faire les comptes.

   Au retour, le père Noailly était ravi. Il s'enfermait dans son fournil et préparait le pain en sifflant, d'aucun disait qu'il allait chez les dames, à Roanne, à Lyon ou à Paris. Le facteur mit bientôt chacun au courant que le boulanger avait bon nombre d'amis dans les villes. La preuve en était qu'il recevait systématiquement une bonne demi-douzaine de cartes postales après ses pérégrinations, toutes portant un paraphe différent. Nul ne se doutait jusqu'alors que le père Noailly pût connaître tant de personnes.

   Ce devint une véritable kermesse que les retours de Claudius : il ne résistait pas à vous faire la lecture, ou plutôt à la faire faire à sa fille qui lisait mieux que lui. C'étaient des mots d'amitiés, parfois de simples signatures, toutes différentes, et Claudius n'hésitait pas à vous conter les diverses circonstances qui lui valaient tant d'amitiés.

   C'était l'ingénieur Machin qui lui écrivait, ou bien le commissaire de la ville lui-même, parfois, madame la Comtesse lui envoyait un petit mot, enfin bref, tout un aréopage qui semblait le courtiser. Le vieux Noailly rayonnait. Sa fille, elle, sans cesse au labeur, se desséchait un peu plus chaque jour. Ses attraits se fanaient si vite qu'on la prit bientôt pour la contemporaine de son père, seules les adresses des cartes postales : " Monsieur et Mademoiselle Noailly" rappelaient qu'il s'agissait du père et de la fille.

   Cependant les années firent bien plus de dégâts chez Claudius que chez Mathilde, et il vint un jour ou le vieux boulanger ne put plus se relever. On retourna chercher le médecin à La Pacaudière, qui vint plus promptement mais ne fut pas plus efficace qu'il l'avait été lors de l'accouchement : Claudius allait bientôt mourir, le coeur ne tiendrait guère longtemps.

   Les vieilles du village vinrent en pleurs lui révéler la nouvelle, à leur grande grande surprise, l'annonce ne fit naître qu'un sourire sur le visage du boulanger, et une demande : "Faites donc venir la Mathilde !" . Elle entra dans la chambre du mourant les yeux mouillés, elle en ressortit quasiment défigurée par le chagrin. Tant d'amour, c'était beau.

   On enterra le Claudius. et deux semaines après sa fille. Tant d'amour, c'était beau. Nul ne sut ce qui s'était dit dans la chambre. Il aurait fallu être une petite souris pour voir le vieux Noailly sourire à sa fille et lui dire:

    - Ca te fait bien chier de rester au village tandis que je suis à la ville hein ?
    - Quoi le vieux ?
   - Et ben je vais te dire un truc qui va te faire encore plus bien chier. A la ville j'y vais juste pour m'envoyer des cartes postales, pour faire croire que j'y ai des gens que je connais. Qu'est-ce que t'en dis hein ?
    - Je comprends rien.
    - Ca te fais bien chier de rester enfermée alors que je vais faire la foire hein ? Ca t'a bien pourri ta vie hein ? Et ben j'en suis bien content !

    Comme la fille restait horrifiée, ne sachant quoi dire, le vieux poussa sa dernière botte :
    - C'est toi qui l'a tuée la Lydie : tu l'as mérité ta vie de merde.

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14 mars 2008

Carte Postale #22 - Celle du Président

 

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C'est le texte proposé par le Président. Et n'oubliez pas (comme je l'ai  fait) la mère Castor et son conte extraordinaire.

     Cher Docteur,

     Je vous envoie cette petite carte pour vous remercier de vos bons soins. Cénas, trois fois Cénas, nonobstant vos louables efforts et les miens sans cesse renouvelés, la situation est longtemps restée bloquée ici en-bas. J'ai eu beau passer plus de temps assis que debout et vermouth-cassis, aucune obole n'est venue récompenser l'humble vasque offert par Monsieur Delafon au grand dam de son collègue Jacob. Devant ma fréquentation assidue des lieux que vous savez, l'aubergiste m'a dit "faut pas pousser". Ah le brave homme, s'il savait…

     Toutes les conditions étaient pourtant réunies : vos potions et élixirs patiemment mitonnés dans le secret de votre laboratoire, la cenpotte de jus de pruneaux que vous avez eu l'obligeance de me faire livrer (et que j'aie bue quasi d'un trait) et enfin le paysage de la riante bourgade où vous m'avez envoyé en convalescence qui - comme vous le constaterez au dos de la carte - incite fortement à se faire furieusement ch…

     Alors, au désespoir, je me suis résolu à regagner mes pénates, la mort dans l'âme et la tripe nouée. Las ! arrivé à Paris - pour mon changement de gare - plus précisément à la station Auber, la situation s'est tout soudain débloquée. Les pompiers sont là, l'armée a été convoquée en renfort, on espère sauver la plus grande partie du réseau du métropolitain, mais tout le monde se trouve bien em... mouscaillé.

     Amitiés,

     Votre patient qui l'a beaucoup été

P.S. : Je n'ai pas communiqué votre nom aux services au Bureau Enquêtes Accidents, vous avez donc le temps de vous enfuir à l'étranger.

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13 mars 2008

Carte Postale #22 - la mienne.

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    Le Docteur André Cénas était un hygiéniste convaincu, ce qui n'était guère étonnant de la part d'un médecin progressiste, républicain et socialiste. Il était paternel et attentionné envers sa clientèle coutumière : les gueules noires du puits Couriot ou les ouvriers de la Manufacture des Armes et Cycles. Il les soignait avec beaucoup de zèle, n'hésitant pas parfois à mentir sur les prix pour pas trop les mettre dans la débine, les belets* , n'hésitant jamais à les mettre en caisse* aux  frais des patrons exploiteurs.

    Bref le Docteur Cénas, tout le monde l'aimait bien, mais, beauseigne*, il tirait un peu le diable par la queue avec sa pauvre femme. Il comprit bientôt que si ça devait durer ainsi, il n'aurait plus la force et l'argent pour aider les plus miséreux : il décida donc de s'installer en centre-ville et de soigner le bourgeois, le coeur en berne.

    Autant sur le minarat*, on lui soignait les poumons d'où qu'il sortait une espèce de pâte brune, autant sur les riches c'était au niveau du bide que ça se passait. C'était tous les jours concours de ventres gras et enflés, c'était des foies de deux kilos  qu'on avait du mal à en faire le tour des deux mains, c'était des boyaux bouchés par de la nourriture trop riche.  On en sortait toujours quelque chose, mais c'était un peu moins noble.

    Il y avait un autre point commun entre les deux pathologies : on ne les soignait pas sur place. Pour ce qui concernait les crises de foie, le docteur Cénas préconisait un voyage vers une ville d'eau, où l'on soignait mieux ce genre de maladies. Pour la silicose, on ne la soignait pas du tout.

    Or il se trouvait qu' André Cénas avait un bon ami du côté du Doubs, un bon ami qui avait ouvert une clinique pour prendre les eaux. Le camarade Auber était un excellent médecin, mais néanmoins un affreux réactionnaire : sans aucun atermoiement, il avait troqué sa tâche sacrée contre la confortable existence de ceux qui pratiquaient la médecine de luxe.

    Les deux anciens collègues avaient gardé contact, notamment pour que certaines caisses d'eau des monts du Forez* aux propriétés caractéristiques fassent leurs bons offices dans les services du directeur Auber à Besançon. Ce fut donc tout naturellement que le Docteur Cénas lui envoya  des convois entiers de curistes lesquels revenaient ravis, le teint frais et l'oeil pétillant car Auber connaissait son métier.

    Tout allait donc bien pour André qui gagnait désormais bien sa vie, au point que son ventre s'arrondit un peu. Tout allait d'autant mieux que cette prospérité nouvelle permettait au bon docteur de se consacrer deux jours par semaine à ses oeuvres sociales : soigner les pauvres, tâche qu'il pouvait pratiquer de façon bénévole.

    Seulement, deux jours par semaine, ça n'est pas six jours, et les malades, chez les pauvres, il y en avait d'abonde* : des petits, des grands, des maigres et des costauds. Tout seul, le docteur Cénas n'avait pas assez de mains pour soulager, panser et soigner. Ses ambitions ne cessaient de gonfler : il y avait tant et tant d'abistrognés* à remettre debout, qui devaient élever une famille, donner à manger aux belins*. On ne pouvait pas laisser les choses en l'état et un seul homme ne saurait y suffire.

    Le docteur Cénas eut alors cette idée folle : il prit un employé. Oui, un employé qui soignait les pauvres à sa place. Au départ, l'idée était d'avoir un infirmier, pourquoi pas un médecin militaire  à la retraite, mais encore une fois la générosité du docteur le submergea, il décida que les pauvres avaient bien le droit à la même qualité de soin que les riches et il engagea un jeune interne.

    Il n'était pas question que les soins de ce collègue soient payants pour les mineurs et les ouvriers, et tout le monde ne partageait pas l'utopie de Cénas. Il dût donc subvenir aux besoins de son employé et ils se partagèrent les gages de la riche clientèle du centre-ville.

    Un problème se fit tout de même jour : les patients se faisaient de plus en plus rares tant les soins bisontins étaient de qualité. Il parut alors nécessaire de suggérer certaines pratiques à Auber. Il marrona* bien un peu au début, mais un capitaliste on ne pouvait que le convaincre si on lui faisait miroiter un gain pécuniaire important. C'est ainsi que l'ami du peuple fit un marché juteux avec son collègue rétrograde.

    Il s'engageait à continuer de lui envoyer tous ses patients si il les lui renvoyait à moitié guéris, qu'il puisse y avoir toujours l'espoir d'une rechute. Ainsi les curistes resteraient des clients à vie : ils rentreraient, mangeraient de bon appétit, jauniraient bientôt, viendraient voir le Docteur Cénas qui les enverrait au docteur Auber qui tiendrait le médecin au courant de leur état de santé, et quand ils seraient presque guéris, ils rentreraient à Sainté*. Après tout les mineurs enrichissaient les patrons avec leur sueur, ce n'était que justice que ces derniers paient les soins de leurs employés avec leur graisse.

    On les dégraissait un peu, juste assez pour qu'ils puissent retomber malade pour la bonne cause.

     Le petit marché fonctionna bien, au-delà même de la guerre.

    Le Docteur Cénas savait pourquoi il maltraitait ses patients, en son for intérieur il en tirait une certaine fierté.

    Il n'empêche que son bon fond le rattrapa : alors qu'il avait toujours abhorré la calotte, il fit venir un prêtre à la veille de sa mort pour se confesser.



*Petit lexique gaga :
Belet : terme empreint de tendresse pour désigner une personne.
Se mettre en caisse :  se mettre en congé maladie.
Beauseigne : terme marquant la plainte, "le pauvre".
Minarat : mineur.
Forez : c'est juste de la pub ,les eaux pétillantes du Forez sont vraiment terribles.
D'abonde : beaucoup.
Abistrognés : blessés, mal en point.
Belins : enfants (cf belets).
Marroner : bougonner.
Sainté : Saint Etienne bien sûr. Allez les verts.

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12 mars 2008

Carte Postale #22 - Celle de Berthoise.

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La nouvelle de mon hôtesse, fort bien tournée (la nouvelle) et documentée. Je posterai la mienne demain à 18h00. En attendant faites le tour des participants, les textes sont vraiment bien (et j'espère n'avoir oublié personne en lien...) PS : une petite erreur pour Anita , l'autre lien est son blog photo, à voir aussi.

Monsieur Auber, Lucien de son prénom, Lulu pour les copains, Gros Lulu disaient les mêmes dans son dos, Monsieur Lucien Auber donc, était un gros homme, à l'air un peu bonhomme.

 

Il parlait fort, souvent, à tout propos, hors de propos, ponctuait son discours d'un rire qui résonnait dans tout l'atelier de la manufacture.

 

Il aimait rire, Lulu,  il se moquait des gars comme lui, qui passaient leur journée à centrer des roues à la manufacture. Il trouvait toujours le travers de son prochain et rien ne calmait ses moqueries. Pourtant, les copains à l'atelier l'aimaient bien et recherchaient même sa compagnie, car s'il riait des autres, il riait aussi de bon coeur quand on riait de lui. Quand la sirène sonnait l'embauche, à la manufacture, il riait gras, Lulu, en regardant passer les femmes de la cartoucherie.

 

Il les aimait grasses les femmes, il aimait voir leurs grosses fesses se balancer sous le noeud du tablier. C'est sale, la poudre, elles avaient toutes un tablier. Il avait toujours le mot pour rire et même parfois le geste leste.

 

 Henriette, Madame Auber, elle, n'allait pas à la manufacture, elle cuisinait chez le Docteur Cénas, un des notables de Saint Etienne, pas très loin de l'Hôtel  de Ville.

 

 

Elle cuisinait, faisait un peu de ménage et gardait le cabinet de Monsieur Marcel quand il partait visiter ses malades. Elle notait tout, Henriette, de sa belle écriture penchée, tout ce qu'on venait lui dire : la fièvre du petit dernier  au 7 de la rue Saint-Pierre, les jambes de la vieille Madame Joly  qui saignaient encore au coin de la Place du Peuple. Elle notait tout pour pouvoir tout dire à Monsieur Marcel.

 

Lulu, qui riait tant, qui riait fort, qui riait gras, Lulu aimait Monsieur Marcel. Il l'admirait, il le vénérait. Lulu était très fier de faire partie de ses familiers.

 

Quand il parlait à ses copains de l'atelier de Monsieur Marcel, sa voix tombait de gravité. C'est que c'était quelqu'un, Docteur Cénas, il avait même soigné Monsieur Mimard de la manufacture. Et lui, Lulu, Gros Lulu, il l'appelait Monsieur Marcel.

 

Et Monsieur Marcel l'appelait Lucien, lui donnait une claque dans le dos en lui demandant de réparer la serrure de la remise au fond de la cour, ou de de jeter un oeil sur la bicyclette de la petite Thérèse.

 

Lulu était ravi que Monsieur Marcel, ce grand homme qui avait des études, ait besoin d'un gars comme lui.

 

Il rangeait ses rires dans ses poches et de ses grosses mains réparait la serrure de la remise, graissait la chaîne de Mademoiselle Thérèse.

 

Tous les soirs après sa journée à l'atelier, Lulu passait rue du Général Foy. Il y prenait son repas avec Henriette dans la cuisine et souvent Monsieur Marcel venait pour discuter avec Lulu.

 

Docteur Cénas aimait Lucien. Car malgré les efforts de Lulu pour être sérieux avec Monsieur Marcel, sa bonne humeur et son appétit le changeaient de tous les malheurs, de toutes les maladies qu'il affrontait dans la journée.

 

Même les soirs où il recevait quelques notables confrères, Monsieur  Marcel trouvait prétexte à faire un tour dans la cuisine.

 

Dès qu'il quittait la rue du Général Foy, Lulu reprenait sa verve et parlait fort et buvait sec.

 

Car il aimait aussi boire des canons et lever le coude avec les copains de la manufacture. De temps en temps, il faut bien l'avouer, c'est la démarche titubante qu'il rentrait chez Henriette.

 

 Le 1er mai 1906 fut une journée inoubliable. Autour de la manufacture, ça avait un peu chauffé avec les soldats et les policiers. Et pour revivre cette aventure, avec les copains de l'atelier, Lulu avait crié très fort, beaucoup ri et bu plus encore. Tant et si bien, que les jours suivants, son ventre se serrait de douleurs sur le côté droit.

 

Docteur Cénas avait pointé son index, là, juste où c'était si douloureux et avait dit :

 

-  Mon cher Lucien, pour vous soigner, je ne vois qu'une solution, vous irez prendre les eaux à Besançon les Bains, un de mes confrères avec qui j'ai étudié à Lyon, vous fournira une chambre en échange de quelques menus travaux et vous suivra pendant la cure.

 

Ainsi en avait-il été décidé.

 

Partir en train, sans Henriette, sans l'amitié de Monsieur Marcel, sans les copains de l'atelier, loin de la manufacture, dans cette ville qu'il ne connaissait pas, effrayait Lucien.

Mais, brave, il partit, se languit, et guérit. 

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04 mars 2008

Carte Postale #24

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    Monsieur le Comte était le propriétaire terrien le plus vaste du canton. Ses fermages se divisaient en fermes d'élevage et en chais de médiocre qualité mais de haut rendement. Une aubaine pour lui car Monsieur le Comte était un poivrot, plus qu'un vice une passion, la seule qu'il eût d'ailleurs, qui lui avait déjà mangé une bonne partie de l'héritage familial.

    Monsieur le Comte était de bonne lignée depuis un aïeul qui avait mérité ce titre nobiliaire pour sa bravoure au service de sa majesté l'Empereur des français. Le premier souci de cet ancêtre avait été de pérenniser la lignée en lui injectant un peu de sang bleu, certifié d'origine. Il avait eu la chance de trouver pour un de ses fils une héritière aux abois, bien abîmée certes mais dont l'ascendance était d'une pureté admirable, ceci étant peut-être la cause de cela.

    Cependant, la volonté de prestige du nouveau nobliau était si ostensible qu'aucune autre famille ne voulut lier son destin à celle de Monsieur le Comte. On se reproduisit donc entre cousins jusqu'à sa naissance, génération maudite puisque la famille, de guerres en maladies ataviques fut décimée, laissant le pauvre homme seul dans sa gentilhommière, perdu en plein champ.

    Il fallut donc se résoudre au pire pour préserver le nom des Lefèvre d'Arces : envisager le mariage avec une roturière. Afin qu'ils ne vivent pas la honte de voir leur nom trainé dans la fange alors qu'il en était sorti depuis si peu, Monsieur le Comte attendit patiemment que ses parents mourussent, le père d'une cirrhose, la mère d'une cirrhose aussi.

    Resté seul, il se mit en quête d'une femme. Il n'y avait dans les environs que peu de partis acceptables. Le Comte Lefèvre d'Arces avait encore assez de fierté pour essayer de gagner ailleurs ce qu'il perdait en fierté. Hélas les fortunes locales, terriennes ou pécunières, étaient médiocres, et d'autre part la beauté de notre héros, si tant est qu'elle eût jamais existée, s'était fanée avec l'âge et l'alcool et les beautés des alentours négligeaient volontiers l'ascencion sociale promise à cause du dégoût qu'il pouvait leur inspirer.

    Il en vint donc à un compromis acceptable, et les bans furent publiés avec une demoiselle Alice Fraudin, jeune encore, veuve déjà, d'un visage neutre quoique rougeaud, grasse à lard, mais au fait des techniques permettant de tricher avec la vérité du corps : les gaines à lacets croisaient les corsages armés de baleines dans son armoire. Ainsi elle traversait la rue principale du chef-lieu de canton avec une grande dignité, laquelle n'était en fait que le produit d'une contrainte extrême de ses sous-vêtements.

    Alice amenait de plus un pâturage vers Les Adrets et une large vigne donnant Sud-Sud-Ouest. Ce lopin avait d'ailleurs été le lieu où les deux tourtereaux s'étaient rencontrés. la demoiselle comptait s'en défaire, fait qui était parvenu aux oreilles du Comte, toujours intéressé à agrandir ses occasions de beuveries. Le prix demandé se trouvait être bien trop élevé, et "le Monsieur" avait alors vu tout l'avantage auquel il pouvait prétendre en demandant la main de la demoiselle Fraudin.

    On profita de la Kermesse de la Saint Fiacre pour annoncer en grandes pompes les fiançailles du Comte et d'Alice. Chacun vint les féliciter chaleureusement, du maire jusqu'à l'instituteur, le sous-préfet envoya même un bleu, se réjouissant que la postérité des Lefêvre d'Arces puisse se perpétuer. Il y eut bien quelques grincements de dents quand les amies de mademoiselle Fraudin se firent soudain vouvouyer par la future Madame Lefèvre d'Arces.

    Le mariage s'approchant, elle se fit d'ailleurs de plus en plus odieuse; il n'était plus question qu'on l'appelât encore "l'Alice", ni même "Alice", le nom de Fraudin était quasiment proscris et elle acceptait seulement qu'on lui dise "mademoiselle". Curieusement la volaille s'était faite trop grasse, les légumes "sentait la terre", la façon des tissus était grossière. Plus rien ne lui plaisait soudain, et désormais nul ne pouvait se targuer d'être désormais dans l'intimité de la future comtesse.

    Le jour du mariage fut d'ailleurs l'occasion d'entériner cette rupture. Engoncée dans une robe blanche, rouge écarlate, la mariée ne daigna pas adresser la parole à quinconque n'était pas membre au moins du conseil municipal. Elle regarda de haut ses anciennes amies, leur donnant sa main à serrer comme si elle attendait de leur part un geste de soumission plus qu'une salutation.

    On commença à jaser.

    Bien qu'il ait à rougir de cette mésalliance, il fallut bien qu'on fît entrer la nouvelle épousée dans le monde. Pour cette occasion, et bien que seules des fins de race fussent  invités, Monsieur le Comte se fit un devoir de mettre les petits plats dans les grands, d'organiser une somptueuse réception.

    La récente épousée se devait donc d'afficher une toilette impeccable, une robe à façon, composée sur mesure, une création. Elle fit appelle à Berthe, la meilleure cousette à trente kilomètres à la ronde, une amie d'enfance qui connaissait sur le bout des doigts l'effet qu'un vêtement devait avoir sur le corps rebondi de Madame la Comtesse. Mieux qu'une autre elle savait où planter la baleine qui redresserait un mamelon, comment mettre en faisceau les coutures qui comprimeraient le gras aux bons endroits.

    Berthe fit des patrons et l'Alice fit son importante. Elle se permit même de lui envoyer des cartes à la limite de la politesse, comme si elle parlait à une domestique, une moins que rien, alors qu'on savait bien et d'une que Madame la Comtesse savait pas bien son orthographe et que ça lui avait coûté le certificat, et que de deux chez les Lefèvre d'Arces on avait pas franchement les moyens d'avoir une bonne à demeure.

    C'est le "samedi sans-faute" sur la carte qui fit craquer Berthe. Elle travailla toute la nuit sur la robe.

    Ce samedi là, c'est parée d'une magnifique robe que la Comtesse Lefèvre d'Arces reçut ses invités.

    Et c'est en saluant le baron d'Orveilles que plusieurs baleines s'envolèrent. La Comtesse était désormais vêtue d'une espèce de sac à patate. Vert.

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01 mars 2008

Carte Postale #23

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    Même les beaux quartiers ont leurs impasses sombres. Dans la capitale des Gaules, en plein mitan du quartier des Brotteaux, il se tenait une de ces rues sans issue, tenant son nom d'un grand homme trop vite oublié, un sous-préfet. Tout au bout de l'impasse, un grand portail gris cachait ce qu'on devinait être une grande propriété, un parc avec des arbres, le toit d'une maison bourgeoise, quasiment un château.

    La plaque sise à l'entrée était sobre. On pouvait y lire en lettres argentées : " Pension Sainte Véronique - Institution pour jeunes filles". Le visiteur, pour peu qu'il ait pris rendez-vous pouvait remonter une allée de gravier parfaitement tracée et d'une impeccable propreté pour entrer par un escalier dans le hall de l'institution. Là on lui prendrait manteau, gants et chapeau, puis on l'annoncerait à Madame la Directrice.

    Madame la Directrice avait bonne réputation et l'on disait en ville qu'elle faisait avec ses pensionnaires de véritables miracles, les élevant avec une rigueur admirable et une patience infinie. Il n'était guère d'enfant dont elle ne vînt à bout. C'est la raison pour laquelle dans la société bourgeoise de la bonne ville de Lyon son nom circulait parmi les ménages soucieux d'avoir une descendance à la hauteur de ses ambitions.

    C'était à cela que servait la pension, donner aux  demandeurs les enfants qu'ils souhaitaient avoir. On savait que les règles étaient strictes, qu'on hésitait jamais à recourir s'il le fallait à des méthodes contraignantes, mais le résultat était garantit : les jeunes filles en sortaient quasiment parfaites, nul ne s'en était jamais plaint.

    D'ailleurs cette réputation était si bonne qu'il pouvait arriver qu'en réponse aux éloges qu'on faisait sur leur progéniture, certains n'hésitaient pas à se rengorger : "Oh mais vous savez, elle a fait Sainte Véronique ." Etant donné le prix que coûtait une année à la pension, c'était un signe de prospérité que de faire de telles confidences.

    Les pensionnaires de Sainte Véronique se reconnaissaient assez facilement : elles savaient porter les habits les plus simples avec élégance, elles se tenaient modestement à l'écart en toute circonstance et ne parlait que si l'on venait solliciter leur compagnie. C'est alors qu'elles dévoilaient l'étendue de leurs talents, sachant mener la conversation lorsqu'il le fallait, à coup de questions pertinentes, puis ayant la modestie d'écouter les réponses les plus longues et les plus ennuyeuses avec sur le visage un air de ravissement, une mine légèrement étonnée et toujours bienveillante qui vous faisait vous sentir un être d'exception.

     Et quiconque passait entre les mains de Madame la Directrice devenait immanquablement cette jeune fille qu'on couvait d'un oeil prévenant, la méthode Saint Véronique marchait sur chacune qu'elle soit fille de puissant ou gosse de paysan. Cette dernière possibilité n'était d'ailleurs pas une des plus rares : la pension avait un escadron de "recruteuses", une paire de vieille fille qui sillonnait l'année durant les campagnes environnantes, poussant jusqu'aux endroits les plus perdus pour trouver les perles rares qui reviendrait à l'institution.

    Il fallait toutefois répondre à quelques qualités nécessaires : être jeune et malléable, avoir une certaine prestance, un potentiel de beauté et ne pas être aimée de ses parents. A ce compte-là, vous pouviez devenir orpheline pour un prix modique et espérer une adoption prochaine. D'ailleurs cela devint au fur et à mesure du temps plus qu'une espérance, une quasi-certitude. C'était d'ailleurs aussi de cette façon que la pension arrivait à se financer.

    Avoir un enfant de Sainte Véronique était devenu tellement en vogue que certaines familles avaient fait une suggestion à Madame la Directrice : ils auraient été intéressés d'adopter certaines de ses enfants mais pas tout le temps. Mettons-nous bien d'accord, dès qu'elles atteindraient l'âge de raison, elles seraient traitées comme des membres à part entière de la famille, elles seraient couchées sur le testament, elles seraient les filles de la maison. Mais d'ici-là, il serait peut-être plus intéressant  qu'on puisse les avoir "en temps voulu".

    Par exemple, certains regroupements familiaux étaient propices à l'exhibition des chères enfants, mais de là à devoir les supporter toute la sainte journée, il y avait un pas à franchir que les parents ne voulaient pas faire. Et puis c'était fort confortable de voir de loin grandir ces jeunes filles, on restait plus objectif sur leurs manières quand il n'y avait pas entre elles et leurs parents adoptifs un lien sentimental.

    D'ailleurs certaines familles firent une même demande : attendu le prix qu'ils mettaient dans l'éducation de leur descendante, ils exigèrent que le résultat soit garantit, et qu'ils puissent donc changer d'enfant s'ils le désiraient. Il arriva donc que certaines enfants "fassent" plusieurs foyers avant de trouver celui qui voulait bien d'eux. Il va sans dire que leur valeur baissait en proportion de l'augmentation des refus d'adoption qu'elles essuyaient.

    Rosa, Marie et Fanny auraient pu être de celles-ci. Mlle Mercier avait eu le jugement troublé le jour où elle proposa cent francs à leurs parents, des bûcherons auvergnats, pour les accueillir à la pension. Il faut dire cependant que l'affaire était urgente : M. et Mme Tourterelle avaient passé commande d'une fratrie entière, afin de remplacer la leur, défaillante, et M. Tourterelle étant juge, on n'hésita guère à satisfaire à sa demande.

    On envoya quelques portraits sitôt les demoiselles arrivées à la pension Sainte-Véronique. Le procédé était encore peu maîtrisé, et les panégyriques de Madame la Directrice assez efficaces pour faire illusion, si bien que les premiers mois le couple ne se douta de rien. Mais il fallut bien un jour les présenter à leurs nouveaux parents, c'est ce jour-là qui marqua la chute de l'institution.

    A peine les vit elles que Mme Touterelle s'écria : "Dieu, elles sont d'une laideur repoussante." Et c'était assez vrai. Les trois fillettes avaient les traits lourds et l'oeil glauque, l'une d'elle était presque bancroche dans sa façon de se tenir, la benjamine ne cessait d'afficher un sourire qui lui donnait un air niais et l'aînée avait du mal, quand elle considérait longuement le même point, à tenir sa bouche fermée.

    Le scandale fut énorme. Non que Madame la Directrice ne voulût point rembourser les Tourterelle, mais ces derniers exigeaient soudain de récupérer leurs propres filles qu'ils avaient confié depuis un an déjà à la pension.

    Or on les avait adopté quelques semaines auparavant, un couple qui les avait trouvé plutôt médiocres, mais vu le prix, le marché était honnête.

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