29 février 2008
Carte Postale #22 - spéciale
Sur une bonne idée de Vagant, je fais du vrai blogging, comme au bon vieux temps avec des morceaux d'interactivité dedans. Je vous propose à vous, lecteurs fidèles ( oui tous les sept ) et de passage (les trois autres), de vous inspirer d'une carte postale pour écrire une petite nouvelle. Le jour dit, chacun postera cette nouvelle sur son blog avec les liens de tous les participants. Si vous n'avez pas de blog, je l'hébergerai, promis juré, sans censure, sans jugement, sans même la lire avant, mais en la lisant après. Voici donc la carte postale et quelques renseignements.
Et déjà une candidate, c'est Anita, et c'est d'autant mieux qu'il s'agit d'une visite occasionnelle. Allez faire un tour, c'est un blog photo très sympathique.
Et de deux : Mademoiselle Bille s'y colle, elle qui m'avait déjà confié une de ses cartes pour que j'écrive à son propos. Et avec Mademoiselle Bille, une seule certitude, on peut s'attendre à quelque chose qu'on n'attendait pas.
Et hop : trois ! J'ai trois lecteurs (lectrices d'ailleurs en l'occurence) par jour. Massilimanga nous rejoint, et encore une fois quelqu'un que je ne connais pas, mais qui aime Pratchett et Jean Teulé, bonheur !
Voici venir le fidèle STV, mon plus ancien lecteur crois-je (éhéh combien d'années ça fait maintenant vieille poche ?), c'est mon copain et quand il s'y met il raconte de bien belles histoires.
Par contre, je ne connais pas Still, bloggeur trop timide mais qui relève le défi youpi !
Et puis une lectrice, Berthoise (qui doit s'appeler Berthe et vivre dans l'Oise) qui sera publiée sur ce blog puisqu'elle n'en a pas, mais va savoir, si c'était un coup de pouce...
Le lycanthropebougalou du loup-garou s'y met, et ça me fait foutrement plaisir, parce que c'est lui aussi un vieux complice et parce qu'il a une belle plume (et parce qu'il vote pour moi).
Tiphaine s'y met, et c'est bien sympathique que le bolg me relaie, là aussi c'est une vieille histoire.
Je ne connais pas Sylvette, et là à présent je n'ai jamais été sur son blog. Je vais y aller promis, même si vous ne participez pas chère amie. Mais ça serait bien que vous l'écriviez quand même cette histoire.
Ah Chantal s'y met aussi. Même pas peur. Parce que franchement, moi, écrire une nouvelle en néerlandais, je le sens pas, alors je dis bravo à ma voisine qui ne l'est plus (ma voisine).
DIX volontaires... Incroyable. Merci à tous.
Texte : "Amélioration ; mais digestion toujours difficile et grande lassitude. Amitiés."
Signature : Auber (?)
Destinataire : Docteur Cénas à Saint Etienne (allez les verts).
Provenance de la carte : Besançon.
Date : 1906.
Voilà donc, je propose comme date-butoir le mercredi 12 mars, cela nous laisse du temps. Si vous voulez participer, merci de le signaler en commentaire, je vous linkerai (bon dieu du blogging) dans cet article.
Bon sang, j'ai l'impression d'avoir deux ans de blog de moins, ça fait du bien.
25 février 2008
Carte Postale #21
Il me semble avoir toujours connu Emilie Corneloup et ne l'avoir jamais connue que désespérée, à tel point que je pense qu'elle avait le goût du malheur. C'est seulement aujourd'hui que je m'en rends compte mais le deuil profond qu'elle fit de son premier enfant mort-né en est certainement l'origine. C'est de ce jour-là d'ailleurs qu'elle ne s'habilla plus que de noir, en quelque occasion que ce soit.
Ce n'est pas qu'elle ait gardé le deuil si longtemps, au contraire, on ne pouvait s'empêcher de penser qu'elle le prenait, ce deuil, par anticipation des malheurs à venir. Elle était bien bonne, Emilie, et visitait les malades avec zèle et régularité, pointant chez l'un ou l'autre selon un parcours précis. Là elle servait la tisane et s'enquérissait des nouvelles, fronçant à peine du nez quand le grabataire disait se sentir mieux, réprimant ses larmes quand il plaignait ses pauvres jambes cacochymes, quand il se plaignait de ses intestins défaillants.
Cela suffisait à entretenir la flamme de sa détresse, et elle aurait pu s'en contenter si la guerre n'était pas passé par là. La guerre, ça a été un véritable aubaine, et je n'ai jamais vu Emilie si occupée qu'à ce moment. La matinée était consacrée à son courrier : à force d'abnégation, elle avait réussi à avoir dès 1915 une vingtaine de correspondants réguliers. Il y avait dans son carnet d'adresses des prisonniers de guerre comme des veuves de soldats, d'autres femmes seules submergées par des gamins malades.
Elle entretenait chez les destinataires de ses lettres un léger espoir dans l'avenir, un espoir assez fort pour qu'ils aient encore la force de considérer avec objectivité la turpitude de leur situation, et qu'ainsi ils puissent s'en plaindre s'en plaindre. Elle consolait alors, comme elle réconfortait les veuves en leur faisant miroiter toute une pléiade de malheurs encore possibles.
J'ai lu plusieurs de ces cartes, il n'était pas rare qu'elle invente certains détails, qu'elle affabule ; elle omettait par exemple de spécifier le poste que son mari Claude tenait, afin que chacun puisse croire qu'il était sur le front, ce qui aurait expliqué son teint pâle, ses yeux rougis par l'angoisse des nuits blanches. Claude était vaguemestre dans un ministère, un piston de son cousin le député.
Emilie entretenait le pessimisme avec un art consommé, et parvenait dans les meilleurs moments à désespérer son monde, si joyeux soit-il. La fin de la guerre fut funèbre dans son entourage : on ne fêtait pas la victoire sur les boches, on pleurait les braves pious-pious tombés au champ d'honneur. Les rescapés, sur son idée, firent étalage de membres absents, de gueules cassées.
Mais personne n'eut vraiment conscience du véritable drame qui se jouait à ce moment : la paix venait d'arriver. Emilie reprit ses visites aux vieillards, garda quelques contact postaux, mais les premiers étaient bien insipides désormais et le temps passant, les veuves éplorées reprenaient le fil d'une vie normale. Le noir qu'elle portait semblait pâlir de jour en jour tant le soulagement d'avoir échappé à la calamité de la Grande Guerre était fort.
En dépit de tous les efforts que Madame Corneloup puisse faire, les gens reprenaient goût à la vie et Emilie semblait dépérir en conséquence. On ne peut pas en vouloir à quelqu'un de se préserver, on peut juste déplorer que les moyens qu'il utilise pour ce faire soient inconvenants.
Toujours est-il que soudain, les relations publiques d'Emilie redevinrent florissantes. On se sentait mal à son contact : certains hercules devenaient faibles comme des demoiselles, la moindre faiblesse plongeait quelques jeunes femmes dans la détresse la plus profonde, des familles se déchiraient, des maris pleuraient leurs épouses se demandant comment ils pourraient s'occuper de leurs enfants, orphelins désespérés.
Bref, où qu'on aille dans le bourg, on ne pouvait échapper à un déluge de malheur. Il semblait s'élever des rues vides un parfum sinistre de catastrophe, et, sillonnant au beau milieu, sombre silhouette, Emilie qui allait alléger les tourments de chacun, suivant un ordre précis: du plus léger au plus lourd. Elle en ressortait morte de fatigue, accablée mais contentée au plus au point d'avoir accompli avec talent sa mission.
Voilà pourquoi j'ai dit qu'elle avait le goût du malheur. Alors quand vous me dîtes, monsieur le commissaire, qu'elle aurait pu empoisonner certains voisins, et bien sans vouloir dire du mal, je me garderais de vous contredire.
21 février 2008
Carte Postale #20
Papy Jacquet était un homme digne et sévère. Il avait passé glorieusement deux guerres, ce qu'il écrivait sur son torse à coup de médailles. Papy Jacquet s'appelait Alphonse pour l'état-civil et pour la photo de sa carte d'identité, il avait absolument tenu à garder son béret. Alphonse Jacquet ne s'appelait Papy que pour son petit-fils Christian, un gamin blond aux yeux bruns qui n'avait strictement rien de remarquable, sinon d'être un enfant naturel.
L'histoire avait fait grand bruit à l'époque : Gisèle avait fauté un soir au bal, avec un voyou d'étranger qui habitait Villemontais, autant dire l'autre bout du monde. En patriarche responsable, Alphonse avait su imposer le silence à la totalité du village, et, attribuant ce scandale à la mollesse éducative de son épouse, avait repris en main sa famille d'une poigne de fer.
Gisèle fut d'abord écartée, chargée de se trouver un métier à la ville, ce qu'elle fit sans trop de protestation. N'étant pas d'une nature cruelle il lui accorda deux faveurs : celle de se remarier si un homme voulait bien se charger d'une traînée pareille, et celle de continuer à voir le petit Christian qu'il se chargeait d'élever.
Cette dernière décision avait été douloureuse, mais le vieil homme avait réussi à convaincre sa fille grâce à de nombreux arguments de bon sens. D'ailleurs tout le village avait pu profiter de la sagesse d'Alphonse tant il avait gueulé fort ce soir-là. Chacun s'accordait à lui donner raison quand il affirma qu'on pouvait pas confier un enfant innocent à une catin qui savait pas garder sa culotte, bon dieu de bon dieu. On hocha la tête en signe d'assentiment lorsqu'il fit valoir qu'un enfant du péché devait être éloigné de sa tentatrice de mère.
Gisèle quitta donc le village la tête basse et s'en alla faire la cousette à Roanne. Elle y rencontra un jeune homme qui la demanda bientôt en mariage. Cette cérémonie fut sobre, la famille de la mariée étant absente, ainsi que celle du marié qui voulait éviter à sa promise une quelconque humiliation : elle ne lui avait rien caché de son passé et il lui rendait ainsi cette franchise. M. et Mme Antoine Burellier eurent par la suite deux enfants.
Pendant ce temps-là, dans son village de la Côte, Chrsitian grandissait sous l'oeil intransigeant de son grand-père, remarquant à peine la silhouette effacée de sa grand-mère. Concernant son origine, il ne se posait plus de question depuis le jour où à la question : "Et elle est où ma maman ?" , Papy Jacquet avait rugi en guise de réponse : " Ta mère elle est morte !"
Christian voyait d'ailleurs peu de monde, et surtout pas sa famille, laquelle ne consistait que dans une tante. Une tante étrange puisqu'elle semblait porter le prénom de son mari : Antoine. Ils s'écrivaient occasionnellement, pour Noël, les anniversaires, le Nouvel An, et enfin pour les vacances. Christian ne manquait pas d'adresser une carte postale des différents lieux de villégiature qu'ils fréquentait, Papy Jacquet, Mamy et lui.
Car Papy, en été, se fendait toujours d'un petit voyage. Il savait bien que les voyages formaient la jeunesse, et privilégia donc l'aspect pédagogique qui permettrait de faire de Christian un homme vertueux, un bon citoyen et un bon français. En 1962, ils visitèrent les ouvrages d'art de la ligne Maginot. En 1963, ils visitèrent le fort de Douaumont, l'année suivante ce furent au tour des plages de Normandie de les accueillir puis ce fut une tournée des cimetières militaires.
Au cours de chaque pérégrination, Papy Jacquet tenait un discours motivant, vantant les bienfaits du patriotisme, l'amour de la République, le bénéfice à être honnête, droit et inflexible. Il lui appris qu'il y avait le Bien et qu'il y avait le Mal, qu'il fallait savoir aider son prochain quand cela était judicieux, et l'aider en le punissant si besoin était car le châtiment était souvent source d'un sain repentir.
Tout ceci expliquait que Christian se tînt parfaitement droit sur son banc d'école, qu'il refusât toute invitation à aller flâner dans les bois, préférant rentrer prestement faire ses devoirs et repasser ses leçons. Il devint aussi enfant de choeur et l'on changea même de paroisse, celle du village n'offrant qu'une dizaine de messes par an.
A la grande fierté de son grand-père, et malgré sa garce de mère, à onze ans, Christian était un modèle de probité et de sérieux. On comprendra donc l'inquiétude d'Alphonse quand le Principal du collège local, où le petit faisait désormais ses études depuis six mois, le convoqua d'urgence, lui apprenant que l'élève Jacquet Christian venait de se rendre coupable de violences sur la personne de plusieurs autres enfants, et ce le même jour et à la même heure.
En entrant, avant même que le Principal ait eu le temps de dire autre chose que "bonjour", Alphonse se défendit : "Vous savez, monsieur l'instituteur, si Christian a tapé l'autre c'est qu'il l'avait sûrement cherché, je le connais mon petit, c'est pas un gars à faire des mauvaisetés.
- Il ne les connaissait pas, monsieur Jacquet. Il s'agissait en quelque sorte, de nouveaux, et ils étaient plusieurs...
- C'est sûrement une bande alors, des blousons noirs, il y en a un qui a cherché et alors mon petit il les a tous pris ensemble, c'est pas un lâche vous savez mon petit, il a été bien élevé et si il a décidé de prendre les choses en main, vous voyez bien, c'est qu'il avait une bonne raison.
Le vieux s'énervait au fur et à mesure de sa plaidoirie.
- Calmez-vous, monsieur Jacquet. A vrai dire cette agression nous préoccupe, mais pas en elle-même. Les coups portés par Christian n'ont pas été trop efficaces, heureusement. Il y a eu plus de peur que de mal.
- Ben alors c'est quoi le problème ?
- C'est juste que Christian, quand il a appris que ces "nouveaux" élèves étaient les correspondants allemands des élèves de troisième, il s'est jeté sur eux en hurlant : "Sales boches, sales boches !"
18 février 2008
Carte Postale #19
Quand on arrêta le docteur Guillaume Monges, tout le village vint par curiosité, lui faisant comme une haie d'honneur vers le panier à salade. A part le principal interessé, qui, héberlué, semblait ne pas réaliser et se laissait traîner, chacun savait que cela devait arriver. L'information avait bien circulé au pays, et le principal moyen de cette information suivait le trio formé par les deux gendarmes et Guillaume. Son uniforme à lui était d'un autre type : le facteur Henri Vial fermait la marche, gonflant le torse en héros, histoire de mettre en valeur la médaille fictive qu'il s'était lui-même attribuée.
Henri Vial avait été élevé dans un milieu qui se vouait corps et âme au service de la Patrie. Le père, hussard noir de la République, était revenu des tranchées de la Marne avec la fierté du devoir accompli et la certitude que les générations à venir devaient à leurs aînés de servir aussi aveuglément qu'eux la République. Sommé d'opter pour une carrière au sein de la fonction publique, Henri, sevré de guerre et peu doué pour les études, Henri se destina à la glorieuse carrière de préposé aux postes.
Il donnait du jarret avec un enthousiasme certain sur les petites routes de campagne afin de servir avec célérité les habitants les plus perdus, été comme hiver et quel que soit le temps. Autant dire qu'il était apprécié de tous, et qu'on ne tarissait pas d'éloges à son propos au bar du village. Il n'avait qu'un petit défaut : il était un peu simple.
Henri avait tendance à prendre au pied de la lettre chaque injonction qu'on pouvait lui faire, quand on lui parlait de second degré, il se demandait s'il fallait qu'il prenne sa température et jamais il ne pouvait lui venir à l'idée qu'on pût se moquer de lui.
Bûté, aveuglé par son sens du devoir, il s'échinait par exemple à retrouver les destinataires des lettres sur lesquelles on avait écrit les adresses les plus approximatives : "Claude, derrière le gros tas de fumier " ou " La vieille qui boit, dans le tournant". Il ne lui était pas même venu à l'idée que le notaire et le médecin s'adonnaient à un concours, un jeu qui consistait non pas à savoir si Henri trouverait le destinataire - il le trouvait toujours - mais combien de temps on avait pu retarder cette échéance.
La vie dans ces campagnes était assez ennuyeuse, et c'était le seul divertissement auquel les deux notables aient accès hormis la chasse. Plus taquin, le docteur Monges avait vite pris quelques jours d'avance sur son adversaire et meilleur ami, avance qui ne cessait de croître au fil du temps. Ce dernier par contre menait d'un sanglier et de plusieurs chevreuils au tableau de chasse, en somme ils se partageaient la suprématie dans leurs passions.
C'est d'ailleurs cet engouement qui l'emmena jusqu'en Angleterre : il y fit l'achat d'une carabine de marque Peabody, comptant bien, grâce à l'arme d'exception, reprendre quelque peu son retard. Il ne résista d'ailleurs pas en cette occasion à écrire à son ami au pays, une carte un peu mystérieuse, histoire de l'allécher :il y parlait de mystère, de secret et de silence à garder. Il y faisait quelques allusions aussi à leur passion commune,lui demandant si son fusil était prêt.
Alors qu'il s'apprétait à mettre cette carte à la boîte, il la regarda une dernière fois, secoua la tête devant son inconséquence et alla acheter une enveloppe. La lettre passa le Channel sans que les postes de sa Gracieuse majesté y soient pour rien et fit son chemin jusqu'au village.
Naturellement, Henri Vial fut chargé de sa distribution et il flaira tout de suite l'anomalie. Sur le timbre, la flamme ne pouvait pas tromper un facteur d'élite : c'était un modèle qu'on n'utilisait plus en France depuis maintenant un an et demi. Il y avait quelque chose de louche la dessous. Et en cas de choses louches, un agent de l'Etat assermenté se devait d'intervenir. Le facteur ouvrit donc discrètement l'enveloppe et lut le contenu de la correspondance du médecin.
Pour la première fois il fut confronté à un dilemme et pour la première fois il alla boire un coup au bistrot. Il s'ouvrit discrètement du problème qui le taraudait, du moins croyait-il que c'était discret. Mais on lui fit bien sentir que ce qu'il devait faire en cette occasion, c'était tout ce qu'il avait envie de faire : obéir à sa hiérarchie.
Il fit donc son rapport et dès le lendemain de son retour, une paire de gendarmes vint dès le matin de son retour sortir Guillaume Monges de son lit et l'emmenèrent, sans discrétion aucune, menottes au poing jusqu'à la ville où on l'interrogea sans aménité, en compagnie de son ami le notaire, arrêté la veille au soir.
Monges tenta bien de se justifier, il ne s'agissait que de l'achat d'une carabine pour la chasse juste ça. Oui il était allé faire cette emplette en Angleterre, mais c'était parce qu'en France on n'en trouvait pas de pareille. Le délit était bénin.
Sauf en 1942.
Ils furent déportés le lendemain, fichés "terroristes".
13 février 2008
Carte Postale #18
Marcel Burat avait dû attendre longtemps avant de tomber amoureux, et cela lui était enfin arrivé à l'aube de ses quatre-vingts ans. Il avait jusque là traîné une petite vie sans grand intérêt, sans passion marquante. Au environs de vingt ans, il s'était marié avec une certaine Gisèle ; elle mit au monde une demi-dizaine d'enfants de sexe et de prénoms divers, faisait le ménage et le repas.
Marcel ramenait au logis l'essentiel pour que ses rejetons fussent bien élevés et qu'il n'eût pas à rougir d'eux en société. Il arrivait parfois que la famille s'offrît le luxe d'une séance de cinématographe ou de quelques tours de manège à la Vogue. En ces occasions, la famille fermait à double tour les portes et le portail de leur petit pavillon avant d'appuyer sur les pédales des bicyclettes, moyen de transport quotidien que l'on préférait à la petite automobile, trop dispendieuse et qu'on n'utilisait qu'aux sorties estivales sur la côte bretonne voisine.
Ainsi se passa l'existence jusqu'au jour où le dernier des enfants se trouve un métier, puis un toit, et enfin fonde une famille à lui. Les deux époux Burat se retrouvèrent seuls dans leur pavillon, à la retraite pour lui, sans plus d'occupation pour elle. Gisèle se mit alors à dépérir, et mourut d'ennui profond un dimanche après la messe, messe à laquelle ils assistaient par l'intermédiaire du petit écran.
L'utilité de la voiture étant désormais nulle, Marcel la revendit et plaça le fruit de la vente sur un compte épargne, au cas où. Il ne sortait désormais guère que pour acheter de quoi se nourrir au marché. Chaque semaine on le voyait arriver à dix heures précises puis repartir à dix heures quarante, traînant derrière lui un petit caddie en tissu écossais noir et rouge. C'est au cours d'un de ces marchés que l'amour s'imposa à Marcel Burat, et ce fut un coup de tonnerre dans sa vie paisible.
Il y avait dans une cage grillagée trois poussins pelés, les pattes salies de fiente verdâtre, trois poussins de canard qui cornaient tristement en tentant de passer leur large bec par les mailles du fil de fer. A cette vue, le coeur de Marcel fit un bond, il lui semblait reconnaître dans ces palmipèdes sa famille dont il avait trop tôt été séparé. Fébrile, il paya sans discuter au paysan le prix abusif de leur adoption. Une folle journée commença.
Il trottina avec une vigueur qu'on ne lui supposait pas chez le quincailler et lui acheta une scie, un étau, une panoplie complète de clous et d'équerres, passa chez le menuisier pour y faire l'acquisition de deux belles planches, droites et sans noeud ; le marchand de couleur lui vendit peinture et vernis, l'animalerie grains et paille. Le soir venu, Marcel Burat se coucha le corps douloureux d'une activité trop intense, mais l'esprit satisafait comme jamais auparavant : au beau milieu de la pelouse, un superbe poulailler se dressait dans lequel trois oisillons dormaient paisiblement.
Il les baptisa Pierre, Louis et Paul, et il ne se passa désormais pas un jour sans qu'une pierre fût rajoutée à l'édifice du bien-être des canetons. des travaux quasi pharaoniques eurent lieu pour entourer le poulailler, à la manière d'un isthme, d'une mare peu profonde mais fort bien étudiée. A l'ouest un bosquet de roseau livrait une cachette aimable, au milieu un bouquet de nénuphars mettait une tache de couleur, au nord, une plage de sable permettait que les canards, après s'être dégourdi les palmes, reprennent pied sur la terre ferme.
Pour que l'eau ne se trouble pas trop, un robinet coulait en permanence, le trop-plein allant au tout-à-l'égoût. La pelouse restait une pelouse grâce au soin attentif de Marcel, prompt à ramasser les fientes de ses protégés afin qu'ils ne marchent pas dedans. Petit à petit, le poulailler se transforma, devenant une lourde et luxueuse bâtisse ingénieusement conçue pour être fraîche l'été et chaude l'hiver : le Versailles de la gent palmipède.
Tout allait pour le mieux, et Marcel rayonnait d'amour. Arriva Noël et il reçut une invitation de Jeanine, sa seconde fille, dont c'était le tour d'accueillir "le vieux" pour le réveillon. Au lieu d'aller à la gare acheter comme chaque année son billet de seconde classe, Marcel prit sa plus belle plume et répondit qu'il s'excusait bien, que c'était bien gentil, mais que si il venait, qu'est-ce que les canards allaient devenir ?
Dès le mois de janvier, les cinq enfants Burat se réunirent pour considérer ensemble cette étrange missive. Le vieux avait-il tourné la carte ? Qu'est-ce que c'était que ces histoires de canard ? On décidé d'envoyer Henri, l'aîné en éclaireur au pavillon familial. Il en revint affolé. Dans le jardin, le jardin même qui avait vu leurs parties de cache-cache et leurs galipettes, sur cette pelouse sans histoire, il y avait maintenant une sorte de lac, dominé par un bâtiment dont ils auraient volontiers fait leur chambre du temps de leur enfance.
Et au milieu, devinez ! trois canards. Trois canards qui allaient comme des princes, caquetant et cancannant, nourris à sassiété, lavé à l'envie, caressés, dorlotés, chouchoutés. Trois canards avaient mis la main sur le vieux. Et ils bouffaient tout : la télé avait été vendue pour rénover une aile du poulailler, le compte-épargne d'au cas où se vidait lentement mais sûrement pour faire face aux astronomiques notes d'eau. Trois canards allaient leur voler l'héritage.
On décréta l'état d'urgence et ourdit un plan. Christian, le plus jeune, étant devenu papa depuis peu sollicita la présence de Marcel au baptême. Il reçut bientôt une missive semblable à celle de Jeanine, qui déclinait l'invitation. On écrivit alors une autre lettre expliquant que la présence de l'aïeul était obligatoire attendu qu'il était parrain du petit. La réponse ne tarda guère : "Et mes canards pendant ce temps-là ?"
Marie-Louise se proposa alors spontanément pour les garder. Elle était divorcée et pouvait facilement se libérer; et puis elle adorait les animaux, elle avait même envisagé de devenir bénévole à la SPA. Il fallut encore quelques tractations, Marie-Louise fit un "stage" chez son père afin qu'il vérifie qu'elle avait toutes les compétences.
Enfin, à l'automne suivant, Marcel Burat prit le train et fut accueilli en grandes pompes au baptême; chacun était aux petits soins, tâchant de dérider le vieil homme dont l'inquiétude était évidente. Il rentra dès le surlendemain, avec un mauvais pressentiment.
Cette prescience se confirma à l'arrivée. Marie-Louise avait l'air gênée. Elle expliqua, penaude, qu'un vol de canards sauvages était passé au-dessus de la maison, et qu'avant qu'elle pût faire quoi que ce soit Pierre, Louis et Paul avaient joué la fille de l'air, prenant gracieusement leur envol. "C'est comme ça papa, c'est l'instinct".
Marcel pleura beaucoup, mais pas longtemps.
On le retrouva le lendemain, mort d'avoir trop pleuré.
Les enfants Burat étaient inconsolables derrière le cercueil. Plus jamais ils ne purent manger de canard, et surtout pas les confits que Marie-Louise avait préparés en l'absence de son père.
(N.B. : il est à noter que le timbre datant de la période 1906-1913 - seule date envisageable sur la carte- ce texte est anachronique. Voilà, c'était juste pour dire que je l'avais vu.)
04 février 2008
Carte Postale #17
Ce que l'on ne pouvait nier aux enfants Burnot, c'était d'être bien élevés. Ils sortaient bien en ligne de la maison familiale, tous les six, et pas un poil ne dépassait, jamais ce n'était le chahut. Ils s'alignaient devant la façade en attendant que le père eût fermé les cinq verrous avec application et, cette opération menée à bien, la petite famille prenait le chemin de l'épicerie, du jardin, de la messe, quasiment au pas, saluant avec minutie toutes les personnes qu'elle pouvait rencontrer avec un ensemble admirable.
On ne voyait guère la mère, occupée aux travaux de la maison, on ne voyait guère le reste de la tribu séparée : Jacques menait sa couvée d'une main ferme. Les enfants Burnot ne faisaient jamais de caprices, ne réclamaient pas, les voisins, les Tudard bien qu'adeptes du verre posé sur la cloison, n'eurent jamais l'occasion de colporter le moindre ragot. On était quiet dans la maison Burnot.
Et avec ça des bons élèves, toujours à écouter le maître, toujours à aider au remplissage des encriers ou au tirage du poêle à charbon. C'était une famille parfaite en quelque sorte. D'ailleurs les rares privilégiés qui avaient pu pénétrer le temps d'un repas l'intimité de la famille le répétaient à l'envie : tout dans cette maison se passait avec une parfaite dignité et une extrême politesse. On en ressortait serein, plus confiant dans l'avenir de l'humanité.
Les enfants, du grand Jean à la petite Poupée ( certains étaient plus connus sous le sobriquet affectueux que donnait le père ) les enfants ne mettaient pas les coudes sur la table, n'interrompaient pas les convives à tout-va, s'intéressaient à la conversation et ne se permettaient jamais une remarque déplacée. Ils avaient pour les conversations d'adulte une patience d'ange.
Il faut dire qu'ils en profitaient avec délectation. Les jours "comme tous les jours", le silence était de mise à la table, la mère n'ayant rien à dire, et le père soliloquant parfois sur un point de détail de son emploi du temps, ou bien interrogeant l'un des enfants sur les connaissances acquises à l'école. Il n'y avait guère de vagues à cette table, sauf les soirs où l'un des enfants trouvait un papier précautionneusement et précisément plié en quatre dans son assiette.
Il le dépliait alors avec délicatesse, et y lisait une heure, un rendez-vous, résigné, presque soulagé, car il avait deviné ce moment depuis l'évènement qui en était la cause. Un jour Hélène n'avait pas dit bonjour à la vieille Duplat, une autre fois, André avait touché un des jouets du marchand de couleurs, alors qu'il est bien connu qu'on ne touche qu'avec les doigts, une autre fois encore, Suzanne avait donné un coup de pied dans caillou qui était allé rebondir violemment contre la porte vitrée du boucher : à chaque fois le petit papier plié était dans leur assiette avant que le repas ne commence.
Le repas fini, chacun savait ce qu'il avait à faire, nul ne protestait, et le père Jacques s'isolait à l'heure dite avec le fautif.
Ce que l'on ne pouvait nier aux enfants Burnot, c'était d'être bien élevés, et cela était la plus grande fierté de Jacques, leur père. C'est pour cela que tout le monde fut étonné de leur ingratitude le jour où le Petit Jacques, benjamin de la fratrie, s'en alla pour vivre sa vie. Ils ne revinrent plus jamais au bourg visiter leurs parents, le facteur affirma même qu'aucune carte ou lettre de quelque sorte ne parvenait au domicile familial. Ils avaient disparu.
La mère en conçut, dit-on car on ne la voyait toujours pas, un tel chagrin qu'elle finit bientôt par en mourir. Le père resta seul derrière le cercueil jusqu'au cimetière communal. Un parfum de scandale s'échappait de la foule, et l'on eut bien de la compassion pour le pauvre Jacques, de la compassion et de l'admiration, car il sut rester d'une dignité inébranlable. Il arpentait toujours à heures fixes, le crêpe au bras, les rues pour faire ses maigres courses, et se tenait droit comme un I.
On savait peu que les enfants de leur côté ne s'étaient jamais quittés. Ils avaient formé une sorte de clan. Les époux occasionnels qui avaient tenté d'infiltrer ce milieu s'en étaient tous allés, interloqués, frustrés de n'avoir pas su percer le secret des enfants Burnot. Jean, Poupée, Suzanne et les autres habitaient le même quartier, fréquentaient les mêmes médecins, achetaient aux mêmes magasins, prenaient leurs locations de vacances dans les m^mes stations balnéaires.
C'est d'ailleurs au cours d'une de ces vacances, alors qu'ils avaient un peu bu, qu'ils décidèrent de reprendre contact avec leur géniteur. Chacun s'empara d'une carte tirée d'un chapelet dont il ne savait que faire puisqu'ils n'avaient aucune relations, et y inscrivit son prénom, l'heure et l'adresse du père. Le tout fut mis à la boîte aux environs de une heure du matin dans un tumulte joyeux.
Le facteur, au bourg, entra au bistrot tout excité : Jacques Burnot avait reçu le même jour une carte de la part de chacun de ses enfants. C'était une bien belle fin pour cette histoire, et si n'y avait pas eu la froideur naturelle du bonhomme, chacun serait allé lui taper dans le dos pour le réconforter.
De son côté, le père Burnot ne changea en rien ses habitudes. Peut-être s'était-il un peu assombri, mais il était toujours d'une parfaite civilité. Oui il était un peu dans la lune, comme si un évènement futur le préoccupait. Il se réjouissait, à sa façon bien sûr, des retrouvailles à venir, cela ne faisait aucun doute.
Elles se produisirent à minuit, quinze jours plus tard. La porte de la chambre qui s'ouvrait le réveilla. Il se leva, résigné.
Le coup de ceinture lui cingla les reins et il s'accrocha à l'armoire pour ne pas s'effondrer, attendant la suite.










