LeCartophile

Une carte postale, un monologue, une situation, un monde à inventer.

25 février 2008

Carte Postale #21

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   Il me semble avoir toujours connu Emilie Corneloup et ne l'avoir jamais connue que désespérée, à tel point que je pense qu'elle avait le goût du malheur. C'est seulement aujourd'hui que je m'en rends compte mais le deuil profond qu'elle fit de son premier enfant mort-né en est certainement l'origine. C'est de ce jour-là d'ailleurs qu'elle ne s'habilla plus que de noir, en quelque occasion que ce soit.

   Ce n'est pas qu'elle ait gardé le deuil si longtemps, au contraire, on ne pouvait s'empêcher de penser qu'elle le prenait, ce deuil, par anticipation des malheurs à venir. Elle était bien bonne, Emilie, et visitait les malades avec zèle et régularité, pointant chez l'un ou l'autre selon un parcours précis. Là elle servait la tisane et s'enquérissait des nouvelles, fronçant à peine du nez quand le grabataire disait se sentir mieux, réprimant ses larmes quand il plaignait ses pauvres jambes cacochymes, quand il se plaignait de ses intestins défaillants.

   Cela suffisait à entretenir la flamme de sa détresse, et elle aurait pu s'en contenter si la guerre n'était pas passé par là. La guerre, ça a été un véritable aubaine, et je n'ai jamais vu Emilie si occupée qu'à ce moment. La matinée était consacrée à son courrier : à force d'abnégation, elle avait réussi à avoir dès 1915 une vingtaine de correspondants réguliers. Il y avait dans son carnet d'adresses des prisonniers de guerre comme des veuves de soldats, d'autres femmes seules submergées par des gamins malades.

   Elle entretenait chez les destinataires de ses lettres un léger espoir dans l'avenir, un espoir assez fort pour qu'ils aient encore la force de considérer avec objectivité la turpitude de leur situation, et qu'ainsi ils puissent s'en plaindre s'en plaindre. Elle consolait alors, comme elle réconfortait les veuves en leur faisant miroiter toute une pléiade de malheurs encore possibles.

   J'ai lu plusieurs de ces cartes, il n'était pas rare qu'elle invente certains détails, qu'elle affabule ; elle omettait par exemple de spécifier le poste que son mari Claude  tenait, afin que chacun puisse croire qu'il était sur le front, ce qui aurait expliqué son teint pâle, ses yeux rougis par l'angoisse des nuits blanches. Claude était vaguemestre dans un ministère, un piston de son cousin le député.

  Emilie entretenait le pessimisme avec un art consommé, et parvenait dans les meilleurs moments à désespérer son monde, si joyeux soit-il. La fin de la guerre fut funèbre dans son entourage : on ne fêtait pas la victoire sur les boches, on pleurait les braves pious-pious tombés au champ d'honneur. Les rescapés, sur son idée, firent étalage de membres absents, de gueules cassées.

  Mais personne n'eut vraiment conscience du véritable drame qui se jouait à ce moment : la paix venait d'arriver. Emilie reprit ses visites aux vieillards, garda quelques contact postaux, mais les premiers étaient bien insipides désormais et le temps passant, les veuves éplorées reprenaient le fil d'une vie normale. Le noir qu'elle  portait semblait pâlir de jour en jour tant le soulagement d'avoir échappé à la calamité de la Grande Guerre était fort.

  En dépit de tous les efforts que Madame Corneloup puisse faire, les gens reprenaient goût à la vie et Emilie semblait dépérir en conséquence. On ne peut pas en vouloir à quelqu'un de se préserver, on peut juste déplorer que les moyens qu'il utilise pour ce faire  soient inconvenants.

  Toujours est-il que soudain, les relations publiques d'Emilie redevinrent florissantes. On se sentait mal à son contact : certains hercules devenaient faibles comme des demoiselles, la moindre faiblesse plongeait quelques jeunes femmes dans la détresse la plus profonde, des familles se déchiraient, des maris pleuraient leurs épouses se demandant comment ils pourraient s'occuper de leurs enfants, orphelins désespérés.

  Bref, où qu'on aille dans le bourg, on ne pouvait échapper à un déluge de malheur. Il semblait s'élever des rues vides un parfum sinistre de catastrophe, et, sillonnant au beau milieu, sombre silhouette, Emilie qui allait alléger les tourments de chacun, suivant un ordre précis: du plus léger au plus lourd. Elle en ressortait morte de fatigue, accablée mais contentée au plus au point d'avoir accompli avec talent sa mission.

  Voilà pourquoi j'ai dit qu'elle avait le goût du malheur. Alors quand vous me dîtes, monsieur le commissaire, qu'elle aurait pu empoisonner certains voisins, et bien sans vouloir dire du mal, je me garderais de vous contredire.

Posté par MonsieurMonsieur à 22:31 - Commentaires [14] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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