LeCartophile

Une carte postale, un monologue, une situation, un monde à inventer.

21 février 2008

Carte Postale #20

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    Papy Jacquet était un homme digne et sévère. Il avait passé glorieusement deux guerres, ce qu'il écrivait sur son torse à coup de médailles. Papy Jacquet s'appelait Alphonse pour l'état-civil et pour la photo de sa carte d'identité, il avait absolument tenu à garder son béret. Alphonse Jacquet ne s'appelait Papy que pour son petit-fils Christian, un gamin blond aux yeux bruns qui n'avait strictement rien de remarquable, sinon d'être un enfant naturel.

    L'histoire avait fait grand bruit à l'époque : Gisèle avait fauté un soir au bal, avec un voyou d'étranger qui habitait Villemontais, autant dire l'autre bout du monde. En patriarche responsable, Alphonse avait su imposer le silence à la totalité du village, et, attribuant ce scandale à la mollesse éducative de son épouse, avait repris en main sa famille d'une poigne de fer.

    Gisèle fut d'abord écartée, chargée de se trouver un métier à la ville, ce qu'elle fit sans trop de protestation. N'étant pas d'une nature cruelle il lui accorda deux faveurs : celle de se remarier si un homme voulait bien se charger d'une traînée pareille, et celle de continuer à voir le petit Christian qu'il se chargeait d'élever.

    Cette dernière décision avait été douloureuse, mais le vieil homme avait réussi à convaincre sa fille grâce à de nombreux arguments de bon sens. D'ailleurs tout le village avait pu profiter de la sagesse d'Alphonse tant il avait gueulé fort ce soir-là. Chacun s'accordait  à lui donner raison quand il affirma qu'on pouvait pas confier un enfant innocent à une catin qui savait pas garder sa culotte, bon dieu de bon dieu. On hocha la tête en signe d'assentiment lorsqu'il fit valoir qu'un enfant du péché devait être éloigné de sa tentatrice de mère.

    Gisèle quitta donc le village la tête basse et s'en alla faire la cousette à Roanne. Elle y rencontra un jeune homme qui la demanda bientôt en mariage. Cette cérémonie fut sobre, la famille de la mariée étant absente, ainsi que celle du marié qui voulait éviter à sa promise une quelconque humiliation : elle ne lui avait rien caché de son passé et il lui rendait ainsi cette franchise. M. et Mme Antoine Burellier eurent par la suite deux enfants.

    Pendant ce temps-là, dans son village de la Côte, Chrsitian grandissait sous l'oeil intransigeant de son grand-père, remarquant à peine la silhouette effacée de sa grand-mère. Concernant son origine, il ne se posait plus de question depuis le jour où à la question : "Et elle est où ma maman ?" , Papy Jacquet avait rugi en guise de réponse : " Ta mère elle est morte !"

    Christian voyait d'ailleurs peu de monde, et surtout pas sa famille, laquelle ne consistait que dans une tante. Une tante étrange puisqu'elle semblait porter le prénom de son mari : Antoine. Ils s'écrivaient occasionnellement, pour Noël, les anniversaires, le Nouvel An, et enfin pour les vacances. Christian ne manquait pas d'adresser une carte postale des différents lieux de villégiature qu'ils fréquentait, Papy Jacquet, Mamy et lui.

    Car Papy, en été, se fendait toujours d'un petit voyage. Il savait bien que les voyages formaient la jeunesse, et privilégia donc l'aspect pédagogique qui permettrait de faire de Christian un homme vertueux, un bon citoyen et un bon français. En 1962, ils visitèrent les ouvrages d'art de la ligne Maginot. En 1963, ils visitèrent le fort de Douaumont, l'année suivante ce furent au tour des plages de Normandie de les accueillir puis ce fut une tournée des cimetières militaires.

    Au cours de chaque pérégrination, Papy Jacquet tenait un discours motivant, vantant les bienfaits du patriotisme, l'amour de la République, le bénéfice à être honnête, droit et inflexible. Il lui appris qu'il y avait le Bien et qu'il y avait le Mal, qu'il fallait savoir aider son prochain quand cela était judicieux, et l'aider en le punissant si besoin était car le châtiment était souvent source d'un sain repentir.

    Tout ceci expliquait que Christian se tînt parfaitement droit sur son banc d'école, qu'il refusât toute invitation à aller flâner dans les bois, préférant rentrer prestement faire ses devoirs et repasser ses leçons. Il devint aussi enfant de choeur et l'on changea même de paroisse, celle du village n'offrant qu'une dizaine de messes par an.

    A la grande fierté de son grand-père, et malgré sa garce de mère, à onze ans, Christian était un modèle de probité et de sérieux. On comprendra donc l'inquiétude d'Alphonse quand le Principal du collège local, où le petit faisait désormais ses études depuis six mois, le convoqua d'urgence, lui apprenant que l'élève Jacquet Christian venait de se rendre coupable de violences sur la personne de plusieurs autres enfants, et ce le même jour et à la même heure.

    En entrant, avant même que le Principal ait eu le temps de dire autre chose que "bonjour",  Alphonse se défendit : "Vous savez, monsieur l'instituteur, si Christian a tapé l'autre c'est qu'il l'avait sûrement cherché, je le connais mon petit, c'est pas un gars à faire des mauvaisetés.
       - Il ne les connaissait pas, monsieur Jacquet. Il s'agissait en quelque sorte, de nouveaux, et ils étaient plusieurs...
    - C'est sûrement une bande alors, des blousons noirs, il y en a un qui a cherché et alors mon petit il les a tous pris ensemble, c'est pas un lâche vous savez mon petit, il a été bien élevé et si il a décidé de prendre les choses en main, vous voyez bien, c'est qu'il avait une bonne raison.
    Le vieux s'énervait au fur et à mesure de sa plaidoirie.
    - Calmez-vous, monsieur Jacquet. A vrai dire cette agression nous préoccupe, mais pas en elle-même. Les coups portés par Christian n'ont pas été trop efficaces, heureusement. Il y a eu plus de peur que de mal.
    - Ben alors c'est quoi le problème ?
    - C'est juste que Christian, quand il a appris que ces "nouveaux" élèves étaient les correspondants allemands des élèves de troisième, il s'est jeté sur eux en hurlant : "Sales boches, sales boches !"

Posté par MonsieurMonsieur à 18:20 - Commentaires [10] - Permalien [#]

Commentaires

    Cher Monsieur, les méthodes éducatives que vous prônez, les avez-vous soufflées au ministre de l'éducation nationale, qui lui aussi vante la morale et le retour de l'instruction civique ?
    Le bien , le mal, la patrie......

    Posté par berthoise, 21 février 2008 à 20:56
  • La FRANce, chère Berthoise, la FRANCE ...

    Posté par monsieurmonsieur, 21 février 2008 à 22:40
  • C'est ou ca deja, la France ?

    Posté par STV., 22 février 2008 à 04:53
  • La carte postale, limite elle fait super peur

    Posté par melle Bille, 22 février 2008 à 08:20
  • Et encore une fois, c'est une vraie carte...
    Et qui sommes nous pour juger?
    Merci de nous rappeler tout cela : que ces cartes existent et que jamais nous ne pourrons... savoir

    Posté par arpenteur, 23 février 2008 à 00:32
  • STV } La France c'est ce pays qui bat régulièrement la Nouvelle Zélande en rugby.

    Mlle Bille } C'est surprenant hein ? Une fois je suis allé en Normandie, il y avait des cahiers de décalcomanies qui "racontaient" le débarquement.

    Arpenteur } Ce sont des vrais cartes oui, si je les utilise c'est parce que je manque cruellement d'imagination.

    Posté par monsieurmonsieur, 23 février 2008 à 10:46
  • Mein Herr

    Vous savez ce qu'ils vous disent les Boches ? N'empêche que s'ils n'avaient pas été là en 70, 14 et 39, on peut se demander par quels zoulous graves on eut été envahis hein ! Vive la France Mossieur !
    Bon sinon, les vignettes timbrées des liens sont superbes. Félicitations.

    Posté par Martin-Lothar, 23 février 2008 à 20:40
  • C'est superbe. J'adore l'ambiance que vous savez distiller dans vos récits.

    Posté par Vagant, 25 février 2008 à 10:14
  • Des méfaits collatéraux de la bonne éducation. Merci pour le timbre, à mon effigie en plus ! Décidément, c'est le jour de la grosse tête.

    Posté par la Mère Castor, 25 février 2008 à 13:16
  • Martin } C'eût été les anglais, comme le veut la nature.

    Vagant } Merci. (voilà voilà je suis bien couillon maintenant)

    Mère Castor } Des dégâts collatéraux des grands-parents.

    Posté par monsieurmonsieur, 25 février 2008 à 17:18

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