LeCartophile

Une carte postale, un monologue, une situation, un monde à inventer.

19 décembre 2007

Carte Postale #13

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    Il eut sa première médaille en 1916. Au bout de sa baïonnette, pendait le cadavre du dernier soldat allemand de la tranchée qu'il avait conquise, quasi solitaire.

    Cela faisait quatre ans que Claude-Marie Rousselet était en première ligne, et il avait toujours les dents blanches et saines, un sourire à vous damner. Il avait connu les mitrailleuses qui fauchent comme on le fait du blé, il avait connu les gaz qu'on ne peut évacuer sans cracher ses poumons, il avait connu les tranchées où les pieds pourrissent, les bombardements aveugles et il avait toujours toutes ses dents, aucune égratignure, un sacré veinard en somme.

    Sa chance était sûrement provoquée il faut dire; Claude-Marie avait l'habitude de s' abîmer en prières quand il n'avait aucune tâche officielle. Il demandait peut-être une absolution au ciel pour passer à travers cette époque d'acier et de poudre, et il le faisait avec une concentration extrême. Cela semblait bien marcher.

    Le Sergent Claude-Marie Rousselet devint un héros, c'était gravé sur sa poitrine, il avait pris part aux attaques les plus destructrices, il en était toujours sorti vivant. En 1919, il gagna le droit de rentrer parmi les siens enfin. Il n'avait pas vu grandir son fils René, né pendant la guerre, au hasard d'une permission, mais on fit comprendre à ce dernier tout l'honneur qu'il y avait à avoir une telle hérédité, à coup de gazou gazou puisqu'il le fallait.

    La fanfare du canton avait fait le déplacement jusqu'au train pour accueillir l'enfant du pays à grands fracas de cymbales déformés et de canards divers. Comme la pleurésie du petit semblait aller mieux, que les toux étaient moins fréquente, on l'avait emmené, bien emmitouflé afin qu'il rencontre enfin ce géniteur qui lui  avait tant manqué.  En le prenant dans ses bras, Claude-marie avait eu une moue furtive de tristesse, moue qu'il avait chassée avant de brandir l'enfant comme il l'eût fait de sa plus belle prise de guerre.

    Deux semaines plus tard, un cortège aussi fourni accompagnait le petit cercueil sur le chemin du cimetière. La mère était effondrée et le père prostré lançait à droite et à gauche des regards d'incompréhesion.

    La saison fut bien triste d'ailleurs pour un retour triomphal. Anna, la petite nièce succomba elle aussi à une maladie incertaine, un encombrement des bronches, un empêchement de respirer, une chose qu'on n'expliquait qu'à moitié comme il était alors d'usage. Mais ce devait être une vilaine maladie, et contagieuse sûrement puisque beaucoup développèrent les mêmes symptômes. On sut plus tard qu'il s'agissait de la "grippe d'épagneul", qu'elle avait fait des ravages et que Rousselet toussa deux fois.

    La saison fut bien triste, et elle se prolongea longtemps car la vie de Claude-Marie était bien amère. Il furent peu à lui survivre, chacun de ses proches tombant au fil des catastrophes que l'Histoire engendrait. Lui restait, comme un témoin immuable, parfois touché, comme cette fois où il fut pris comme otage par la Wermacht, mais toujours gracié comme le prouve la fin de l'histoire : on ne sait pourquoi le résistant recherché se livra au moment où l'officier appliquait son parabellum sur la nuque de Claude-Marie. Les dix autres otages étaient allongés, déjà mort, les soldats chargés d'executer Rousselet avaient tous vu leur fusil s'enrayer.

    On mourait beaucoup dans son entourage, et même si tout le monde s'accordait pour le plaindre, la plupart des gens tâchaient d'éviter sa compagnie ou du moins de lui marquer des signes d'amitié trop vifs. Non sans un peu de remords car on le trouvait admirable. Il s'absorbait, chaque dimanche, un peu plus que les autres en des prières ferventes : il avait tant de morts à honorer.

    Le président Mitterrand, pour sa première année à l'Elysée, décora notre héros et le félicita pour avoir su rester si alerte à son âge. Fut-ce le choc d'avoir été reçu dans le sein des seins de la République ou encore celui d'avoir été décoré par un "rouge", Claude-Marie se mit soudain à dépérir. Il devint un vieux comme tous les autres, de plus en plus dépendant de son fauteuil, puis de son lit, on le vit en une seule saison devenir un légume, tant et si bien qu'il fit mander le curé pour lui donner l'absolution, une formalité pensait-on pour un homme si pieux.

    Le curé vint donc, un homme affable au sourire rassurant, au nom charmant : Buissonière. Il entra dans la chambre. On referma la porte. Cinq minutes passèrent. Puis des cris violents s'élevèrent : "Non, non, salaud, espèce de salaud ! " Au grand étonnement des personnes présentes, c'était bien la voix du Père Buissonière qui s'élevait, véhémente, catastrophée, une voix qu'on ne lui connaissait pas, qu'on aurait été bien en peine de lui imaginer. La porte s'ouvrit et claqua sur le mur. le curé sortit en trombe sans cesser de hurler : "Dégueulasse, espèce de dégueulasse !".  Il rugit dans l'escalier, il rugit dans la rue, et même quand il s'éloigna dans sa voiture, le moteur ne parvenait pas à couvrir ses hurlements.

    Dans son lit, Claude-Marie pleurait à chaudes larmes. c'est ainsi qu'il mourut : de chagrin sans qu'il put même au milieu de ses sanglots expliquer quoique ce soit de la scène qui venait de se dérouler.

    L'évèque eut ce jour-là une bien surprenante visite : celle d'un prêtre qui fumait quasiment de rage et qui exigea d'être entendu en confession sur-le-champ. Il ne réussit pas à calmer sa colère et cette confession se fit à tue-tête. Il s'accusait d'une faute grave : il n'avait pu pardonner à l'un de ses pénitents, il n'avait pas pu : "mais voyez-vous monseigneur, voilà ce qu'il m'a dit :
- Mon père j'ai beaucoup prié Dieu, et je crois être dans ses petits papiers vous savez. Ca a commencé dans les tranchées; Je l'ai prié encore et encore et je lui ai promis que si je survivais, je lui permettais de prendre mon fils à ma place, mon petit René. Et bien ça a marché. Alors après n'est-ce pas j'ai continué..."

Et là, je n'ai pas su plus en supporter."

   

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07 décembre 2007

Carte Postale #12

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Ce fut un grand rassemblement quand nous enterrâmes Pépère. Il avait quatre-vingts ans Pépère, la poitrine toute en laiton parce qu'il tenait à garder toute la médaille, tu comprends sinon on voit pas bien ce qu'est-ce que c'est. Il avait une petite maison tout au fond d'une petite rue avec un petit jardin, avec un grand mur tu comprends même dans ces quartiers ils sont là, j'en ai un couple juste à côté.

On n'y allait pas souvent dans cette petite maison, et ce n'était pas pour nous déplaire : ça sentait le vieux. Ca sentait la mort prochaine et l'ennui profond, ça sentait le cul posé sur une chaise et la claque, ça sentait la lésine et le pauvre. Fallait comprendre aussi, il vivait avec une maigre pension de la guerre Pépère, il avait pas tellement de sous pour nous payer des sucreries ou pour nous offrir un coup à boire. Il me semblait qu'il passait ses journées dans son petit potager à biner ses patates au fond de la petite rue : jamais une sortie, jamais une visite.

C'est pour ça qu'on a été étonné que l'enterrement soit un si grand rassemblement. Il en venait de partout et le plus étonnant pour un célibataire était qu'il ne s'agissait que de la famille. Soudain il en poussait de partout de neveux et des nièces, des petits-cousins et des filleules, toute une église pleine à craquer, plus pleine encore que le métro aux heures de pointe. De l'étonnement, Maman est passée à l'indignation : des sacrés cafards qui pululaient à l'heure de la mort mais qui n'étaient jamais venus durant sa pauvre vie lui porter un peu de réconfort et de compagnie.

La messe a donc été tendue. Maman lançait des regards noirs et s'étouffait quand on les lui rendait. Nous ne connaissions personne et il fut bientôt évident que personne ne se connaissait dans cette foule. A la sortie, personne ne vint nous saluer, nul n'allait au devant des autres pour une poignée de main amicale, chacun regardait autour de lui avec l'air étonné de celui qui ne sait pas vraiment ce qu'il fait là.

La foule eut tôt fait de regagner les différents véhicules avant de s'égayer dans la nature. Croyait-on. Mais un encombrement monstrueux rue Pierre Lenoir nous obligea à nous rendre à l'évidence : nous allions tous au même endroit, chez maître Garrand, notaire. Tout était très bien organisé, les places de garage avaient été retenues à l'avance si bien qu'en moins d'une demi-heure, toute la foule se dirigeait vers l'étude de Maître Garrand, où un quarteron d'employés nous emmenèrent dans une arrière-cour agréable, meublée de rangées de chaises et d'une estrade. Nous nous assîmes à côté de la même famille qu'à l'église et attendîmes interloqués.

Le notaire fit alors son apparition, tenant un porte-voix dans une main , porte-voix grâce auquel il nous tint ce propos : "Bonjour Mesdames et Messieurs, quelle que puisse être votre surprise sachez que vous êtes bien au bon endroit, là où l'on va vous informer sur l'héritage que vous allez toucher de celui que vous connaissez sous le nom d'Armand Fourchaume, ou Clovis Redond, ou encore Etienne Legasteaux ou bien Robert Delmont ou..."

La litanie des noms dura bien une minute et plongea tout le monde dans une profonde stupeur. Quand elle fut menée à son terme, Maître Garrand nous raconta alors l'incroyable et véritable histoire de Pépère, une histoire riche de plusieurs tomes mais dont il avait fait un résumé concis. Tout avait commencé dans les tranchées.

Clovis Redond est caporal dans un régiment de ligne, et vaguemestre à l'occasion. Il n'est pas spécialement courageux, ni lâche. Quand arrive l'heure de l'assaut, il essaie de s'arranger pour qu'un camarade lui passe devant. Il tombe avant que les balles ne l'atteignent et les quelques qui l'ont atteint sortaient de son propre fusil. C'est un jour que la compagnie se reposait après un assaut particulièrement dévastateur que l'Idée lui tomba dessus. Il eut en main plusieurs mandats destinés à des camarades qui pourrissaient dans un trou de l'autre côté des barbelés. De l'argent généreusement donné et qui ne servirait pas, un vrai gâchis. Après tout, que le copain soit tombé aujourd'hui ou demain, cela ne faisait guère de différence, et l'argent on pourrait toujours le récupérer pour en faire profiter les vivants. Un vivant  surtout.

C'est ainsi que tout commença. Accablées par le chagrin, les familles ne faisaient guère attention au modiques sommes retirées par leur défunt. Constatant cela, Clovis se dit qu'il serait encore plus intéressant que chaque soldat demande un mandat avant l'assaut, cela ne pouvant être fait de leur vivant, il écrivit des lettres pour les morts. En échange de quelques francs, il leur accordait quelques jours de vie en plus : chaque vague était composée sur le papier d'hommes déjà morts au précédent, une armée de fantômes et de futurs fantômes investissaient les tranchées boches, un mystère plus épais encore.

Et puis pour certains, il oublia même de signaler leur mort. Il suffisait qu'il ait un air de ressemblance avec le camarade : la guerre vous change un homme, même physiquement et puis une vieille mère ça a une mauvaise vue. Quand il fut démobilisé, Clovis appartenait désormais à un douzaine de familles différentes,  et touchait une pension d'invalidité au nom de Charles Moret, et aussi de Claude-Marie Lefèvre, et aussi de Denis Coulon. Comment il ne se fit jamais prendre, voilà un grand mystère, comment il réussit même par la suite à endosser de nouvelles identités lucratives.

A force d'héritages, d'épargnes, Clovis était devenu très riche annonça Maître Garrand, et quelques sourires fleurirent à nouveau dans l'assistance. D'ailleurs il conviait chacun à se servir au buffet qu'avait prévu Clovis avant que nous passions aux choses sérieuses.

Devant le buffet l'ambiance se décrispait un peu, les plus courageux ou les plus truculents abordaient leurs voisins, les appelant "cousin", échangeant leur points de vue sur l'exentricité de la situation. Le champagne aida les langues à se délier, les canapés étaient délicieux et le temps était beau : Clovis Edmée Arthur Pierre faisait décidément bien les choses.

Maître Garrand sonna le rappel.

Chacun se rassit, le sourire aux lèvres.

"Vous vous doutez bien qu'un héritage, si grand soit-il, quand il est partagé entre plus de cent ayant-droit a une fâcheuse tendance à fondre."

Quelques sourires disparurent, quelques sourcils se haussèrent.

"Alors, plutôt que vous octroyer à chacun un ridicule chèque..."

Maman pâlit soudain.

"... Clovis vous a offert une journée et un repas inoubliable."

Les plus subtils comprirent alors.

"J'espère que vous avez apprécié l'héritage, il est dans vos estomacs."

Chez Pépère, ça sentait la mort, la solitude et l'ennui profond mais quand venait la nuit, dans sa solitude, il devait rire à grands éclats en pensant à la seule blague qu'il ferait jamais et qu'il avait mis une vie à bâtir.

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03 décembre 2007

Carte Postale #11

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    René Falconelle n'en revenait pas. Depuis deux heures qu'il était devant un ballon de blanc, il n'en revenait toujours pas. Il venait de sortir de la caserne sous le choc, il avait bien fait tout pourtant, il avait braillé la Marseillaise comme les autres devant le drapeau qui s'élevait, il avait tenté la marche au pas, il avait même demandé avant de partir pour la conscription à sa mère de lui apprendre à faire un lit au carré.

    René est le genre de type qui abat un arbre au couteau, qui tue un taureau à mains nues. Il a les épaules plus larges qu'un linteau de porte, et l'on pourrait (on l'a fait d'ailleurs) lui casser des planches sur le crâne sans qu'il y fasse vraiment attention..Alors voilà, être foutu à la porte de l'armée, il n'en revenait pas.

    On lui avait dit les pieds plats, et il ne voyait absolument pas en quoi ça pourrait l'empêcher de casser du boche à la prochaine. C'est vrai après tout, un fusil c'est surtout avec le doigt qu'on s'en sert, il avait appris ça à la chasse. On se met derrière un talus on attend que le gibier soit rabattu et pan pan, les pieds n'ont pas du tout bougé. Alors pourquoi les pieds empêchent de devenir militaire, hein ?

    Le départ pour la grande ville avait été toute une cérémonie. C'était pas rien : prendre le train, c'était un événement de la Noël normalement. Il avait mis son costume, son seul costume, celui qui était si précieux qu'il ne le mettait pas pour la messe et qui lui venait de son père, Eugène l'avait emmené jusqu'au chef-lieu de canton et il s'était lancé à l'aventure.
   
    Et tout d'un coup, tout s'était effondré et il se retrouvait dans le wagon des troisièmes, méditant et cuvant son vin, se demandant comment la mère allait prendre le fait que son fils unique ne serait jamais vraiment un homme. Il l'avait vu à l'oeuvre la vieille quand on lui résistait, un caractère de cochon. C'était d'ailleurs à cause de ça qu'il était fils unique. Depuis quatre ans.

     Elle l'attendait sur le quai quand il descendit. Le sourire radieux qu'elle avait eu à la vue de son "grand" s'éteignit dès qu'il se trouva à portée de nez :
"Mais ? Mais tu es fin soûl ?" se scandalisa-t-elle, le sourcil froncé, la mine dure et butée.

    Alors René craqua.
"Ouu...ouui, on a ... on a fêté ça.
- Fêté quoi ?
- Ben la quille quoi et puis que je suis au... au 51° régiment du Génie."
    Il ne savait même pas si ce régiment existait mais il réalisa qu'il avait touché juste. A l'énoncé du mot "génie" une lueur de fierté s'était immédiatement allumée dans l'oeil de la vieille Léonie.
"Mon fils, dans le Génie, murmura-t-elle, vrai, ça sert l'instruction !"

    On eut du mal à la tenir durant le voyage de retour. Plus d'une fois elle agrippa la cravache à l'Eugène et fouette que je te fouette malgré les protestations de ce dernier qui lui expliquait qu'on ne pouvait attendre les performances d'un pur-sang de la part de son vieux percheron fatigué.

    A peine l'équipage fut-il arrivé qu'elle sauta à terre, rajeunie de vingt ans et il fallut faire le tour du village en annonçant la grande nouvelle. René suivait la mine basse, craignant d'être démasqué. Mais tout se passa bien, y compris la visite à l'instituteur qui regarda le manège de la mère de René avec attendrissement, et se retint de lui dire qu'un soldat du Génie n'était jamais qu'un cantonnier en uniforme : elle était si reconnaissante de "l'instruction" reçue...

    Au fur et à mesure des visites bien sûr on s'étonnait : avec le fils et de mon temps, on savait pas tout de suite où c'est qu'on allait. Mais ça c'était les méthodes modernes, la spécialisation des corps d'armée : on cherchait l'efficacité de nos jours. Et quand est-ce qu'il partirait ce grand là ? Oh dans les deux mois. Tiens donc, mais de mon temps ... Oui mais maintenant c'était les méthodes modernes et puis c'était comme ça dans le Génie. A chaque confrontation, René s'enferrait dans un nouveau mensonge, se créait une nouvelle restriction, d'autant plus dure à se rappeler que les petits coups s'enchaînaient.

    Il mit un certain temps à se remettre de sa gueule de bois et plus de temps encore à maîtriser la panique qui l'envahissait à la pensée de tout ce qu'il avait pu dire. Une fois passée cette première phase, il se mit alors au travail. Il trouva dans un vieux dictionnaire une planche sur laquelle posaient au garde-à-vous les soldats de la glorieuse armée nationale.

    Aucun d'eux n'appartenant au Génie, René fit son choix selon des critères purement esthétiques. Ayant choisi l'uniforme des spahis, il se rétracta quant il appris qu'il s'agissait d'une unité de cavalerie : s'il revenait sans cheval avec cet uniforme ,il y aurait bien des chances qu'il soit démasqué. Il choisit finalement l'uniforme d'un régiment de marche, en référence à ses pieds plats.

    Le jour qu'il avait annoncé comme étant celui de son enrôlement arrivé, il se mit en route après de nombreuses embrassades. Il promit aussi d'envoyer une carte dès qu'il serait arrivé à Saint Nazaire, ville qu'il avait choisi par ouïe dire et dont il constata avec surprise en arrivant à Paris qu'elle ne se trouvait pas du tout sur la Côte d'Azur. Arrivé sur place il s'appliqua à régler deux urgences : trouver un travail pour survivre et puis se précipiter chez un tailleur. Le premier lui dit qu'il était interdit de faire des uniformes si l'on était pas militaire et qu'il avait bien envie d'appeler le commandant de la garnison.

    Il la joua donc plus fine avec les autres artisans : l'un fit un pantalon, l'autre une veste. Puis René écrivit à son demi-frère Antoine, un bon à rien que la vieille Léonie avait chassé de la ferme et qui  s'était engagé : peut-être serait-il temps de retrouver une complicité fraternelle. Il raconta tout. Antoine lui retourna une longue lettre hilare dans laquelle il ne mâchait pas ses mots à l'égard de la grande bête qu'était René.

     Mais bon, si ça pouvait l'aider et surtout si ça pouvait être une traîtrise vis-à-vis de la mère, c'était toujours ça de pris. Bien sûr qu'il lui donnerai les prix des fourragères, des boutons, des galons des insignes (il le fit d'autant plus volontiers qu'il n'oubliait pas de se servir au passage. Pas par avarice, pour faire chier.).

    La vieille Léonie était fin apprêtée sur le quai. Son "grand" lui avait écrit deux semaines auparavant qu'il avait sa première permission et qu'il viendrait faire un tour au village, alors vous pensez bien que tous là-bas étaient au courant et s'apprêtait au retour du héros. Le train s'immobilisa dans un insupportable crissement d'acier. Le coeur de la vieille battait à tout rompre. René descendit alors.

    Sa veste bleu nuit était serrée à la taille par une ceinture marron de pêche. Elle tombait en parapluie sur un pantalon rouge à bande noire, une sorte de galon de fauteuil. Sur l'épaule on pouvait admirer une fourragère dont un spécialiste aurait pu dire qu'elle appartenait à un régiment d'artillerie. Il y avait sur l'épaule autant de barettes que pour un colonel. Les boutons dorés étaient gravés d'une flamme . René portait un casoar acheté aux puces.

    Elle le trouva superbe.

     Cent mètres derrière Eugène pouffa un peu. L'arrivée au bourg risquait d'être inoubliable.

Posté par MonsieurMonsieur à 21:15 - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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