LeCartophile

Une carte postale, un monologue, une situation, un monde à inventer.

03 décembre 2007

Carte Postale #11

cp15    cp15vso


    René Falconelle n'en revenait pas. Depuis deux heures qu'il était devant un ballon de blanc, il n'en revenait toujours pas. Il venait de sortir de la caserne sous le choc, il avait bien fait tout pourtant, il avait braillé la Marseillaise comme les autres devant le drapeau qui s'élevait, il avait tenté la marche au pas, il avait même demandé avant de partir pour la conscription à sa mère de lui apprendre à faire un lit au carré.

    René est le genre de type qui abat un arbre au couteau, qui tue un taureau à mains nues. Il a les épaules plus larges qu'un linteau de porte, et l'on pourrait (on l'a fait d'ailleurs) lui casser des planches sur le crâne sans qu'il y fasse vraiment attention..Alors voilà, être foutu à la porte de l'armée, il n'en revenait pas.

    On lui avait dit les pieds plats, et il ne voyait absolument pas en quoi ça pourrait l'empêcher de casser du boche à la prochaine. C'est vrai après tout, un fusil c'est surtout avec le doigt qu'on s'en sert, il avait appris ça à la chasse. On se met derrière un talus on attend que le gibier soit rabattu et pan pan, les pieds n'ont pas du tout bougé. Alors pourquoi les pieds empêchent de devenir militaire, hein ?

    Le départ pour la grande ville avait été toute une cérémonie. C'était pas rien : prendre le train, c'était un événement de la Noël normalement. Il avait mis son costume, son seul costume, celui qui était si précieux qu'il ne le mettait pas pour la messe et qui lui venait de son père, Eugène l'avait emmené jusqu'au chef-lieu de canton et il s'était lancé à l'aventure.
   
    Et tout d'un coup, tout s'était effondré et il se retrouvait dans le wagon des troisièmes, méditant et cuvant son vin, se demandant comment la mère allait prendre le fait que son fils unique ne serait jamais vraiment un homme. Il l'avait vu à l'oeuvre la vieille quand on lui résistait, un caractère de cochon. C'était d'ailleurs à cause de ça qu'il était fils unique. Depuis quatre ans.

     Elle l'attendait sur le quai quand il descendit. Le sourire radieux qu'elle avait eu à la vue de son "grand" s'éteignit dès qu'il se trouva à portée de nez :
"Mais ? Mais tu es fin soûl ?" se scandalisa-t-elle, le sourcil froncé, la mine dure et butée.

    Alors René craqua.
"Ouu...ouui, on a ... on a fêté ça.
- Fêté quoi ?
- Ben la quille quoi et puis que je suis au... au 51° régiment du Génie."
    Il ne savait même pas si ce régiment existait mais il réalisa qu'il avait touché juste. A l'énoncé du mot "génie" une lueur de fierté s'était immédiatement allumée dans l'oeil de la vieille Léonie.
"Mon fils, dans le Génie, murmura-t-elle, vrai, ça sert l'instruction !"

    On eut du mal à la tenir durant le voyage de retour. Plus d'une fois elle agrippa la cravache à l'Eugène et fouette que je te fouette malgré les protestations de ce dernier qui lui expliquait qu'on ne pouvait attendre les performances d'un pur-sang de la part de son vieux percheron fatigué.

    A peine l'équipage fut-il arrivé qu'elle sauta à terre, rajeunie de vingt ans et il fallut faire le tour du village en annonçant la grande nouvelle. René suivait la mine basse, craignant d'être démasqué. Mais tout se passa bien, y compris la visite à l'instituteur qui regarda le manège de la mère de René avec attendrissement, et se retint de lui dire qu'un soldat du Génie n'était jamais qu'un cantonnier en uniforme : elle était si reconnaissante de "l'instruction" reçue...

    Au fur et à mesure des visites bien sûr on s'étonnait : avec le fils et de mon temps, on savait pas tout de suite où c'est qu'on allait. Mais ça c'était les méthodes modernes, la spécialisation des corps d'armée : on cherchait l'efficacité de nos jours. Et quand est-ce qu'il partirait ce grand là ? Oh dans les deux mois. Tiens donc, mais de mon temps ... Oui mais maintenant c'était les méthodes modernes et puis c'était comme ça dans le Génie. A chaque confrontation, René s'enferrait dans un nouveau mensonge, se créait une nouvelle restriction, d'autant plus dure à se rappeler que les petits coups s'enchaînaient.

    Il mit un certain temps à se remettre de sa gueule de bois et plus de temps encore à maîtriser la panique qui l'envahissait à la pensée de tout ce qu'il avait pu dire. Une fois passée cette première phase, il se mit alors au travail. Il trouva dans un vieux dictionnaire une planche sur laquelle posaient au garde-à-vous les soldats de la glorieuse armée nationale.

    Aucun d'eux n'appartenant au Génie, René fit son choix selon des critères purement esthétiques. Ayant choisi l'uniforme des spahis, il se rétracta quant il appris qu'il s'agissait d'une unité de cavalerie : s'il revenait sans cheval avec cet uniforme ,il y aurait bien des chances qu'il soit démasqué. Il choisit finalement l'uniforme d'un régiment de marche, en référence à ses pieds plats.

    Le jour qu'il avait annoncé comme étant celui de son enrôlement arrivé, il se mit en route après de nombreuses embrassades. Il promit aussi d'envoyer une carte dès qu'il serait arrivé à Saint Nazaire, ville qu'il avait choisi par ouïe dire et dont il constata avec surprise en arrivant à Paris qu'elle ne se trouvait pas du tout sur la Côte d'Azur. Arrivé sur place il s'appliqua à régler deux urgences : trouver un travail pour survivre et puis se précipiter chez un tailleur. Le premier lui dit qu'il était interdit de faire des uniformes si l'on était pas militaire et qu'il avait bien envie d'appeler le commandant de la garnison.

    Il la joua donc plus fine avec les autres artisans : l'un fit un pantalon, l'autre une veste. Puis René écrivit à son demi-frère Antoine, un bon à rien que la vieille Léonie avait chassé de la ferme et qui  s'était engagé : peut-être serait-il temps de retrouver une complicité fraternelle. Il raconta tout. Antoine lui retourna une longue lettre hilare dans laquelle il ne mâchait pas ses mots à l'égard de la grande bête qu'était René.

     Mais bon, si ça pouvait l'aider et surtout si ça pouvait être une traîtrise vis-à-vis de la mère, c'était toujours ça de pris. Bien sûr qu'il lui donnerai les prix des fourragères, des boutons, des galons des insignes (il le fit d'autant plus volontiers qu'il n'oubliait pas de se servir au passage. Pas par avarice, pour faire chier.).

    La vieille Léonie était fin apprêtée sur le quai. Son "grand" lui avait écrit deux semaines auparavant qu'il avait sa première permission et qu'il viendrait faire un tour au village, alors vous pensez bien que tous là-bas étaient au courant et s'apprêtait au retour du héros. Le train s'immobilisa dans un insupportable crissement d'acier. Le coeur de la vieille battait à tout rompre. René descendit alors.

    Sa veste bleu nuit était serrée à la taille par une ceinture marron de pêche. Elle tombait en parapluie sur un pantalon rouge à bande noire, une sorte de galon de fauteuil. Sur l'épaule on pouvait admirer une fourragère dont un spécialiste aurait pu dire qu'elle appartenait à un régiment d'artillerie. Il y avait sur l'épaule autant de barettes que pour un colonel. Les boutons dorés étaient gravés d'une flamme . René portait un casoar acheté aux puces.

    Elle le trouva superbe.

     Cent mètres derrière Eugène pouffa un peu. L'arrivée au bourg risquait d'être inoubliable.

Posté par MonsieurMonsieur à 21:15 - Commentaires [9] - Permalien [#]

Commentaires

    Chouette idée, réalisation impeccable...
    Beau travail MonsieurMonsieur!

    Posté par ekwerkwe, 03 décembre 2007 à 23:21
  • Boudiou qu'c'est bon !

    Posté par STV., 04 décembre 2007 à 10:26
  • Ekwerkwe } Merci.

    STV } Merci.

    Merci.

    Posté par monsieurmonsieur, 04 décembre 2007 à 12:57
  • ce que je préfère dans ces histoires, ce sont les chutes.
    Ne me dis pas merci.
    D'avance, merci.

    Posté par melle Bille, 04 décembre 2007 à 18:14
  • J'en reste sans voix, comment dire toute mon admiration.

    Posté par berthoise, 04 décembre 2007 à 19:31
  • superbe

    ca c'est du travail de tailleur pakistanais tout dans le detail .

    Posté par zelda, 04 décembre 2007 à 19:45
  • Comment, St Nazaire ne se trouve pas sur la Côte d'Azur ??? En êtes-vous bien sûr, Monsieur ?

    (J'adore. Carrément, même.)
    Clap clap clap clap !

    Posté par Mimi-Je Rêve, 04 décembre 2007 à 21:19
  • Mlle Bille } De rien - mais merci quand même.

    Berthoise } J'ai bien une idée mais ça implique l'achat d'un fouet et de crème aux marrons et en ce moment je suis un peu à sec (c'est Noël faut dire).

    Zelda } ... Je vais décentraliser en chinois.

    Mimi } J'en suis sûr, ayant campé dans la riante zone industrielle de Saint Nazaire.

    Posté par Monsieurmonsieur, 05 décembre 2007 à 14:02
  • Génial ! un vrai régal ! Merci !

    Posté par Tiphaine, 20 décembre 2007 à 22:43

Poster un commentaire