LeCartophile

Une carte postale, un monologue, une situation, un monde à inventer.

29 octobre 2007

Carte Postale #5

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        Pierrot Rigaud s'appelait vraiment Pierrot. Ce n'était pas un diminutif affectueux, mais bien son vrai prénom à l'état-civil que lui avaient choisi ses parents. Il lui allait bien. Non pas que le personnage eût un quelconque aspect lunaire, ou une tendance prononcée à la rêverie, car il avait les pieds bien sur terre, mais se fût-il appelé Edouard ou Charles-Henri qu'on lui aurait attribué derechef un surnom, tant il était connu dans son antre : le Rendez-Vous des Maraîchers.

        C'est à cet endroit que Pierrot Rigaud passait le plus clair de son temps, liquidant avec application les revenus d'une rente dont il avait héritée. Pauvre de naissance, il avait pris l'habitude de vivre chichement, aussi, quand l'occasion se présenta à la mort de son oncle André d'abandonner son pénible travail de cantonnier du village de Bassou sans pour autant renoncer à son misérable train de vie, il la saisit aux cheveux et établit son nouveau point d'attache devant le zinc du Rendez-Vous des Maraîchers.

        L'oncle André, un vieux grippe-sou qui avait à force de sacrifices mit de côté quelques sous, dut d'ailleurs se retourner plusieurs fois dans sa tombe à l'annonce de cette nouvelle. Réfléchi, il avait cru qu'en léguant son magot à son neveu le plus dans le besoin, la lésine de ce dernier permettrait que ce magot fructifie par delà la mort de son créateur.  A cette pensée, il était mort le sourire aux lèvres.

        Si le capital restait stable, les intérêts se métamorphosaient en un chapelet de verres de mauvais vin qu'il égrenait au long de la journée et qui transformaient le Pierrot brumeux du matin en un Pierrot vociférant. Pierrot avait le vin gai jusqu'à un certain verre, celui exactement où Claude, le patron, le mettait à la porte de l'estaminet. C'est alors que les rues du village résonnaient de la voix grasseyante de son ancien cantonnier qui vouait aux gémonies tour à tour ces salauds de bicots du FLN, ces dégueulasses de politicards de la CECA qui s'étaient alliés aux boches ou encore ce fils de pute de rouge d'Auriol.

        Au bout d'un certain temps passé à perdre puis à retrouver difficilement son chemin, il allait se reposer dans son appartement, un infâme gourbi encombré de déchets divers qui semblaient en mesure de donner naissance à une nouvelle forme de vie.

        Quand il se retrouvait plus remonté qu'à l'habitude, ce qui lui arrivait plusieurs fois la semaine, il s'arrêtait devant la maison des soeurs Thiolière, Mathilde et Marguerite, deux vieilles filles qui ne sortaient guère que pour faire leurs dévotions, leurs courses et visiter les malades quand par bonheur certains habitants devaient garder le lit. Elles tenaient lieu à elles seules de centre social, de dispensaire, de psychologue et de prosélytes de choc.

        On ne sait pourquoi Pierrot s'était pris de haine pour ces cagotes, toujours est-il  qu'il pouvait passer le reste de sa soirée de soûlerie devant leur domicile à hurler des insanités, à gesticuler des gestes obscènes. Il fut même certains soirs épiques où il chia sur le paillasson, raison pour laquelle Marguerite se foula une cheville.

        Toujours est-il que ce train de vie ne pouvait durer indéfiniment, et tout costaud qu'il était Pierrot tomba malade, une bonne cirrhose comme il se doit. Le docteur l'obligea à s'aliter.  Il le mit à la diète forcée. Quand il avait la moindre velléité de se lever pour rallier le bistrot, la douleur le forçait à se recoucher. Ne pouvant plus se déplacer, il fallut alors qu'on vînt s'occuper de lui ne serait-ce que pour pallier les tâches quotidiennes : le manger surtout. Les soeurs Thiolière s'en chargèrent, et chacun au village salua l'abnégation et l'indulgence toute chrétienne dont elles faisaient preuve.

        Mieux, elles vouaient à Pierrot une attention toute spéciale, s'âbimant tout au long de la journée en prières à son chevet, près du grabataire qui les agonisait d'injures murmurées, car tout éclat de voix faisaient naître d'intolérables douleurs. Mais les braves dames n'en avaient cure et lui pardonnaient ostensiblement les invectives. Quand bien même elles n'étaient pas là pour cause de pélerinage, elle n'en délaissaient pas leur nouveau protégé, lui écrivant chaque jour et demandant à une voisine compatissante de venir lire la carte postale ou la lettre parce que voyez-vous ça remonte bien le moral.

        C'est d'ailleurs en revenant d'un de ces voyages, à Lourdes, qu'elles apprirent la mort de leur pauvre Pierrot.

        Il s'était pendu.

        Elles ne manifestèrent pas d'émotion excessive.

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26 octobre 2007

Carte Postale #4

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    Si vous descendez un jour vers le soleil en suivant la nationale sept, vous arriverez fatalement dans les alentours d'un petit village accroché à une volonté de falaise. Il se réchauffe au coeur de ses murailles médiévales, pas de fortes murailles, non, des murailles sympathiques qui n'ont jamais empêché personne de passer en fait. Au centre de ce bourg se dresse, ou plutôt se terre, car on y descend, se terre donc la Maison Papon, nommée ainsi d'après son propriétaire au XV° siècle, un obscur juge. C'est une maison qui, restaurée, allie aujourd'hui heureusement la brique vernissée, la pierre de taille et la pierre dorée de Charlieu. Elle a été, durant les temps de sa décadence, la propriété d'une vieille dame sans enfants mais néanmoins fort bien entourée de deux neveux aussi empressés l'un que l'autre à la satisfaire du mieux qu'ils pouvaient.

    Ces deux-là avaient en commun une rapacité hors du commun et se haïssaient sans se le dire. Malgré sa légendaire avarice, Julien n'hésitait jamais à couvrir sa vieille tante de menus cadeaux lesquels finissaient invariablement dans la vitrine de la sombre salle à manger. Gauthier, lui, bien qu'il fût d'une illustre paresse, n'hésitait pas à sacrifier de son temps pour donner la main aux menus travaux de la maison. Il arriva que malgré les soins constants des deux jeunes gens, la vieille vint à mourir par une belle nuit de printemps et qu'il fallut donc se rassembler face au notaire pour prendre connaissance du contenu du testament. Leur tante, bonne comme le bon pain et juste comme Salomon, avait décidé que les deux garçons devraient se partager la maison qui, affirmait-elle, était bien assez grande pour deux célibataires.

    L'atmosphère était maussade au sortir de l'étude de maître Bonnabaud, notaire à La Pacaudière, et les deux faux frères étaient plongés, boudeurs, dans de sombres pensées. Ils avaient imaginé, l'un et l'autre a fonder foyer dès la mort de la vieille, ce que celle-ci, ne les ayant jamais considérés que comme des enfants n'avait pas même prévu. Partager la maison ne les arrangeait ni l'un ni l'autre et déjà ils fomentaient des plans pour récupérer la moitié de l'héritage qui venait de leur échapper.

 

    Il fut d'abord question de tester la résistance de chacun à la saleté. Ils durent se rendre vite compte qu'ils étaient capables de vivre dans la maison comme dans une étable et que les dégradations qui en résultaient dépréciaient sa valeur immobilière. Une si belle maison. Puis on se concentra sur diverses autres pollutions (quand bien même le terme ne fût pas inventé à l'époque) Gauthier apprit à jouer du cor de chasse et Julien de la vielle à roue. Ils se firent assez horreur à eux-mêmes pour arrêter leurs efforts artistiques avant que la population du village fit venir la maréchaussée. Enfin, sous couvert de chasse aux rats, de diverses tâches ménagères, d'oublis fâcheux, l'on s'enfermait, l'on se laissait dehors, l'on se faisait chuter dans les escaliers...

 

    Enfin l'un d'entre eux craqua, et Gauthier rendit les armes. Julien, pingre comme il l'était fit cependant une offre alléchante à un Gauthier au bord des larmes pour racheter la moitié de maison. Contre toute attente, la proposition fut acceptée, et de la maison tant espérée la part fut vendue, sans discussion. Gauthier, en souvenir de la vieille ne voulait que garder un souvenir. Julien donna son aval. Il fut quelque peu surpris : Gauthier voulait la cheminée du salon, juste un linteau de pierre dorée qu'on avait posé là. Il était joli certes, mais il ne valait rien. Julien le céda avec bonté, il se trouvait alors le meilleur des hommes.

 

     Ainsi, Julien se réveilla dans sa maison enfin seul. Il se décida alors à mener une vraie vie d'homme, se mit à sortir au bal, car le moment était venu de fonder une famille. La belle Eugénie fut la première à rendre les armes aux yeux bruns de Julien. C'est après la kermesse qu'ils se décidèrent à partager la même couche, et c'est en sortant à peine des draps de lin rudes que le jeune couple entendit frapper de façon lancinate à la porte d'entrée. L'huis ouvert, un Gauthier souriant s'avança, une lourde masse à la main.

 

     "Je viens récupérer la cheminée."

 

       Même s'il trouvait le procédé cavalier, Julien fit entrer son frère et le conduisit jusqu'au salon. Le premier coup de masse détruisit la cloison entre le salon et la cuisine à un mètre de hauteur , le second à un mètre cinquante, le troisième hésita entre les crânes des deux garçons et finalement fit exploser plusieurs tommettes.

 

     Appelés en urgence par une Eugénie qui faisait ses valises avant même de les avoir posées, les gendarmes emmenèrent Julien et Gauthier au poste où ils purent s'expliquer. Maître Bonnabaud dut bien reconnaître que le contrat de vente incluait la cheminée et non pas l'âtre seul. 

 

    Gauthier en fit donc son nouvel asile, défonçant le toit pour sortir la cheminée par ce biais, dormant dans le foyer sans pouvoir en être chassé, y cuisant d'odorantes nourritures en plein été, refusant qu'on y allumât le moindre feu au plus profond de l'hiver.  Il ricanait aux menaces du propriétaire des lieux, il semblait inexpugnable dans une maison qui n'était pas la sienne mais dont il habitait le coeur.

 

Si vous descendez un jour vers le soleil en suivant la nationale sept, vous arriverez fatalement dans les alentours d'un petit village accroché à une volonté de falaise. Arrêtez-vous un instant pour en visiter le cimetière : vous trouverez à deux coins opposés deux tombes sur lesquelles les noms et les dates sont similaires.

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18 octobre 2007

Carte Postale #3

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        Dans un nuage de vapeur, le train s'ébranla. Délaissant sa fenêtre, Eugène Creuzé, le sergent Creuzé, 7° compagnie, 35° régiment d'infanterie, Eugène Creuzé se cala contre le dossier de sa banquette. Il tenait sur ses genoux un lourd sac de victuailles auxquelles il se promettait de commencer à faire un sort dès le lendemain. Il tâcherait, parce qu'il l'avait promis, d'en garder pour les copains qu'il retrouverait après-demain au fond de la tranchée.  A la seule évocation de la tranchée, le sourire du sergent s'était figé, son regard s'était un peu perdu dans le vide. Semblant s'éveiller, il frissonna soudain et alla chercher dans sa poche de poitrine un long cigare, l'alluma et aspira longuement une bouffée qui faillit bien le faire tousser. Mais Dieu qu'elle était bonne cette âcre fumée du bon cigare que son bon ami Marcel lui avait offert.

        S'il voulait bien y réflachir, son bon ami Marcel n'était finalement qu'une connaissance qu'avant la guerre il croisait au hasard des bistrots et des kermesses. Ils n'avaient jamais partagé autre chose qu'un bout de comptoir mais Marcel Lautray était un de ces gars faciles d'accès, liants par nature, drôles par essence. Il suffaisait de l'avoir vu une fois pour qu'il vous aborde ensuite comme si vous aviez ciré les mêmes bancs d'école. Il n'oubliait ni un nom ni un visage, c'est pourquoi chacun le connaissait et s'accordait à dire qu'en plus d'un brave type avec le coeur sur la main, c'était un bon copain.

      On se doutait que c'était cette aisance à nouer des relations qui lui valait sa situation actuelle, à l'arrière, dans les bureaux, et pas n'importe lesquels : il était vaguemestre au Grand Quartier Général allié, rien que ça, éh oui madame. C'était sûrement l'explication parce que Marcel n'était pas ce qu'on appelle un intellectuel. C'est bizarre quand même, pensa Eugène en pompant sur son cigare, n'importe qui d'autre on le traiterait de sale planqué, mais pas Marcel. D'ailleurs on ne peut pas en vouloir à un gars qui vous soigne comme l'avait soigné Marcel. Rien qu'en se le remémorant, Eugène sentait à nouveau sur ses papilles le goût du petit salé aux lentilles de la veille.

         Ils l'avaient mangé à quatre, dans la petite salle à manger de la petite maison des Lautray : Eugène, Marcel, sa mère et Augustine, la petite soeur. La petite soeur qui avait grandi, et bien grandi, elle était devenue une jeune femme, timide et réservée,ce qui ne faisait que rajouter à son charme. Même que, pendant que la vieille était en train de faire sa vaisselle et que Marcel était descendu chercher une bouteille de pousse-au-crime à la cave, il avait réussi à lui voler un baiser. Eugène se prit à sourire plus largement : sur ses lèvres le goût avait changé. Il avait entendu, juste à temps, la poignée de la porte tourner et leurs bouches s'étaient séparés à temps. Ils avaient ensuite trinqué à l'amitié, à la victoire, aux retour des piou-pious à la maison... Ils s'étaient donc couchés fin soûls, Eugène riait bêtement et Marcel souriait.

        Le sergent Creuzé se lissa la moustache et fronça les sourcils. Il venait soudain de mettre le doigt sur l'impression d'inachevé qui le troublait : contrairement à l'habitude, Marcel n'avait pas mis l'ambiance, il avait même parfois l'air préoccupé et il était arrivé qu'Eugène le surprenne taiseux et maussade. Bah ! La fatigue sûrement. C'est la guerre pour tout le monde, même pour un sale planqué de l'arrière. Il faudrait penser à lui envoyer une petite carte de remerciement. D'une pichenette Eugène poussa son calot sur les yeux et s'assoupit en savourant d'avance la jalousie des copains quand il leur raconterait sa permission. Il était le seul à en avoir eu une. Le seul . Bizarre ça. Et il s'endormit.

        Le vaguemestre Marcel Lautray resta planté sur le quai tant que le panache de la locomotive resta visible. Son légendaire sourire avait disparu et il ne pouvait pas dire qu'il se sentait bien, cependant lundi prochain il arriverait à se regarder dans la glace au réveil, comme à chaque fois qu'il arrivait à obtenir une permission pour un gars du quartier. Une permission exceptionnelle. Il appelait ça le rendez-vous de la mauvaise conscience, mauvaise conscience qu'il rachetait toujours à coup de petits salés et de baisers d'Augustine : le dernier repas, le dernier frisson du condamné. D'ici lundi il tenterait d'oublier que dimanche à quinze heures, la 7° compagnie du 35° régiment d'infanterie chargerait en première vague, menée par le sergent Creuzé. Le sergent Creuzé qui digérait son dernier repas en rêvant à son dernier baiser.

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14 octobre 2007

Carte Postale #2

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Ce 29 octobre, Raymond Loussières ferma la porte de son appartement empli d'un soulagement auquel se mélait une délicieuse pointe d'angoisse. Démarcheur de la maison Lebaux Frères pour la région Ile-de-France, il venait d'obtenir sa mutation sur le secteur des Pyrénées. Avant d'abandonner son domicile, il avait effectué, non sans une certaine excitation, à une inspection en règle du meublé, veillant à ne laisser derrière lui rien qui puisse mettre quiconque sur la voie de sa nouvelle existence.

Le trajet jusqu'à la gare Montparnasse fut brinquebalant , les deux valises en carton déséquilibraient la bicyclette à chaque saute de pavé. Cependnat Raymond pesait si bien sur les pédales qu'il fut rendu sur le quai avec trois bon s quarts d'heure d'avance et que, ne voulant pas être reconnu, subit une attente qu'il meubla de procédés dignes des meilleurs romans d'espionnage. Le soleil se leva enfin sur Paris tandis que le compartiment où il vait pris place se mettait en branle. Alors le jeune homme jeta au vent les cartes postales aux teintes roses, derniers souvenirs qui pouvaient le lier à Suzanne et à son mariage avorté. Un sourire s'épanoui sur son visage tandis qu'il se rasseyait; durant le reste du voyage il dormit d'un sommeil des plus lourds.

Il n'était pas exagéré de dire de Suzanne qu'elle était une rosière, comme il n'était pas exagéré de qualifier Raymond de chaud lapin. Il n'eut ce soir-là, au bal du quatorze juillet, qu'à se pavaner, silhouette fine lissant une courte moustache brune, pour la faire rosir. L'emballer ne fut l'affaire que de trois compliments et d'un regard pénétrant. Ils échangèrent quelques serments dans la pénombre, puis la jeune fille prit la fuite, éperdument et de retour chez sa mère, s'appuya contre la porte d'entrée comme elle l'avait vu faire au cinématographe ambulant. Elle dormit à peine tant le bonheur l'avait envahie.

Raymond finit la soirée en compagnie de Louise dont la réputation n'était plus à faire, qui écartait la cuisse pour rien, comme un homme. Rentier de l'amour, il venait de reconnaître en Suzanne un petit lot qui lui ferait de l'usage.

Ils se revirent alors régulièrement. Il fallut une pression certaine et quelques promesses en l'air, des promesses de mariage, pour qu'elle cédât enfin et couchât, d'abord avec une terreur certaine, puis avec un enthousiasme de plus en plus prononcé.  Mais avant de faire catleya, disait Suzanne qui avait des lettres, il fallait supporter les câlineries, réitérer les serments, s'engager pour la vie, même si c'était d'un air distrait. Il fallait surtout supporter le babillage incessant à propos de bonheur et d'amour, cette pauvre logorrhée itérative de conte de fées, ces discours mornes sur la félicité éternelle.

Et peu à peu, Raymond s'était fait enfermer dans ce piège rose bonbon d'où il s'échappait  en prétextant son statut d'itinérant. Ce statut qui lui avait permis tout d'abord de laisser dans le flou la date du mariage, lequel arriverait le jour où le représentant pourrait se fixer. L'impatience de Suzanne fit cependant que peu à peu une date sortit du brouillard et se mit à se préciser dangereusement. A mesure que la date devenait plus nette, Raymond devenait irritable et morne, et ce malgré les petits soins de sa petite Suzette qui l'aimait tellement tellement.

Ainsi, trois semaines avant la date fatidique, Raymond obtint sa mutation et troqua la redingote et la robe blanche pour une chambre de bonne sous les toits de Saint Jean Pied de Port. Une petite ville où il vécut d'amours sans lendemain jusqu'au 15 août 1940. A peine démobilisé, le chef de secteur des assurances "La Prévoyante" alla ouvrir à sa porte. Il découvrit sur le palier Suzanne : une Suzanne désormais flétrie, aux traits alourdis par les chagrins, mais le regard lumineux d'une volonté farouche.

Le mariage eut lieu au mois d'octobre.

Raymond vécut alors écrasé de tendresse et de plats en sauce, jusqu'au jour de sa mort, laquelle eut lieu le 8 janvier 1946. Il pesait alors 146 kilos pour un mètre soixante douze et venait de succomber à une attaque foudroyante.

Nul ne le pleura. Et il n'est pas inimaginable qu'un sourire vint même aux lèvres de Suzanne.
 

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10 octobre 2007

Carte Postale #1

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Il était admis au village que Berthe Jacquelin, la Berthe on la disait, était le plus beau parti du canton. Fille de Blaise Jacquelin, propriétaire forestier, elle avait les yeux bleux rieurs, les cheveux comme les blés de chez Vanderhote et une silhouette qu'on devinait voluptueuse sous ses larges robes. Qui plus est, la Berthe était chaste et prude, si bien qu'à dix-huit ans révolus, on n'avait jamais trouvé une rumeur pernicieuse qui l'eût pour objet. Il était admis enfin qu'elle rendrait heureux et fier le veinard qui saurait lui faire dire oui.

En effet, les prétendants se succédaient régulièrement et, tout aussi régulièrement, étaient écartés par la jeune fille. Et parmi tous ces bons gars, ceux qui venaient se remonter le moral au troquet Maison Morel rapportaient que la Berthe se livrait à un rituel étrange. Dans la salle à manger, devant les parents qui fixaient ostensiblement le plancher, la jeune fille tendait à son soupirant le nécessaire à écriture : plume, encre et papier, puis lui demandait d'écrire son nom et son adresse. La chose faite, elle se retirait dans sa chambre puis revenait au bout de peu de temps lui signifier son refus.

L'incompréhension consécutive à ce cérémonial amenait les malheureux recalés à élaborer au troquet Maison Morel les théories les plus extravagantes avant de s'effondrer dans la sciure, ivres de Chablis. Sûrement qu'il lui fallait un monsieur de la ville à cette pécore - l'amour déçu à tendance à se transformer en mépris à mesure que le degré d'alcool augmente. Sûrement qu'il lui fallait une grosse tête avec une écriture distinguée. Sûrement qu'elle allait dans sa chambre consulter des oracles, appeler les esprits, que derrière le visage d'ange il y avait une sorcière. Sûrement qu'elle avait une copie du cadastre et qu'alors on n'avait pas assez de terre pour Madâââme. C'est ainsi que la Berthe se fit une réputation d'extravangante.

Pourtant la réalité était bien plus simple : Mademoiselle Berthe Jacquelin était amoureuse. Elle aimait follement, à la fureur un homme dont elle relisait chaque soir à l'envi les cartes postales. Ces cartes qu'elle qu'elle cachait dans une boîte elle-même cachée sous une latte sous le lit. Ces cartes au contenu toujours inattendu,  toujours charmant, toujours divers : des cartes de déclaration, des cartes d'amour comme toute jeune fille rêve d'en recevoir. Et qui arrivaient comme on en rêve, au juste moment où l'on en désirait une.

Ces cartes n'avaient qu'un seul défaut : là où aurait dû paraître un nom, une signature quelconque, il n'y avait à chaque fois qu'un point d'interrogation. Cette mystérieuse signature n'était d'ailleurs pas pour rien dans l'embrasement des sentiments de la jeune fille. Certains détails laissaient entendre que l'énigmatique correspondant connaissait Berthe au quotidien, l'épiait peut-être.

De son côté, Berthe faisait montre de la même inventivité que ses ex-futurs pour établir de romantiques hypothèses expliquant cet état de fait. Elle s'était d'abord mis en tête que le pauvre homme était affublé d'une telle hideur qu'il n'osait se déclarer en personne. Elle fréquenta les divers handicapés  des environs et put constater qu'à la tare physique était souvent lié un manque d'éducation certain, comme le voulait l'époque. Elle se lança donc sur la trace des hommes mariés à de reconnues mégères, puis tenta une approche du curé, éconduisant cependant les prétendants qui se présentaient encore.

Les années passant, ceux-ci se firent d'autant plus rares que la beauté de la Berthe vint à passer pour ne laisser qu'un masque de neurasthénie sur l'éternelle jeune fille dont la réputation de folie et de morgue allait grandissante.

Aujourd'hui, les affaires du père Jacquelin ont périclité, faute d'un homme pour les reprendre, et la Berthe n'ayant pas voulu se séparer de l'héritage, elle gagne chichement sa vie en faisant du travail à façon. Cela fait quelques années déjà que les cartes postales ont cessé d'arriver, mais elle n'a pu faire le lien avec le départ ou la mort d'aucun homme.

Eût-elle été plus attentive, elle aurait constaté qu'à ce moment précis la Rosemonde Falloux - une belle fille aussi, mais un caractère de cochon et jalouse, jalouse...- fit un beau mariage avec le boucher de Saint Maximin. La Rosemonde Falloux, on l'aurait remarqué s'il n'y avait pas eu la Berthe.

Une bonne élève, la Rosemonde.

Une belle écriture. Un peu masculine peut-être, l'écriture.

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